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lundi 24 septembre 2012

amuse-gueule



1-
Je n’ai pas mis les bonnes chaussures ce matin. A cause de Sam. Il a caché mes baskets, et je ne pouvais tout de même pas venir en tongs, ni en godillots de marche, j’aurais eu l’air fin ! Avec mes baskets j’aurais été à l’aise, elles sont fines, noires, avec une petite fleur dorée et elles sont bien assorties à mes robes légères. Mais Sam  n’était pas de mon avis, il me voulait féminine à croquer. Il a choisi une jupe froufroutante, un corsage appétissant et ces échasses sophistiquées qu’il m’a achetées pour mettre aux pieds.
Je suis là, près du buffet, à ne pas oser faire un pas. Je n’ai jamais appris à marcher avec des talons, je n’ai jamais appris l’élégance, à me tenir dans un salon. Moi, je suis fille des champs, j’aime courir dans les chemins, grimper sur les parois bien lisses, et quelquefois glisser sur les neiges du printemps.
Je prends en main un verre de vin, je grignote quelques toasts et je regarde Sam avec son beau costume qui se pavane parmi les huiles du canton. Ce déjeuner a de l’importance pour lui. Comme il a insisté, j’ai accepté de venir ; mais je me sens, près du buffet, comme une décoration de noël, un peu trop brillante, trop maquillée, un peu inutile en somme. Un gros monsieur, les yeux vitreux, ne cesse de me lorgner. Je bouge un peu les pieds mais ne sais pas où me cacher. Je vise plus loin un fauteuil et m’élance pour une approche. Par malchance je m’étale aux pieds de Sam, j’ai croché un pied de dame. Le nez sur le carreau j’admire la brillance des chaussures vernies de Sam. Je n’ose pas lever les yeux.

2-
- J’en ai marre de chez marre, que je lui dis à Sam. Hier c’était la foire du village, mainant c’est le barbecue de baba cools retraités. J’ai pris 10 kilos depuis que je te connais. Alors non, j’irai pas !

Tu ne connais pas le sourire de Sam, si tu le connaissais tu fondrais toutes les fois. Et puis il a une façon de me prendre dans ses bras, de me faire valser, que je finis par craquer.
- Okay mais c’est le dernier !

Moi, quand je sens griller la viande, ça me fait cramer la cervelle. Je ne peux pas m’empêcher de penser aux bêtes vivantes, mais comme je suis bien élevée, que j’ai appris le stoïcisme en cours de philo, je fais comme si de rien n’était jusqu’à ce qu’on s’aperçoive, il y en a toujours un qui s’en aperçoit, que je ne mange pas de grillade. Si Sam est là, il explique que je suis un peu malade en ce moment, que je fais un régime sévère. Mais il n’était pas là, et mâchouillant ma salade j’annonçai que j’étais végétarienne.
- Ah ! Bon ! Euh ! Tu manges pas du tout de viande ?
- Pas du tout.
- Du poisson alors ?
- Non plus.
- Mais alors où trouves-tu tes protéines ?
Et d’expliquer tout le tintouin sur les protéines végétales, et blablabla et blablabla. Et peu à peu on s’étonne dans les fauteuils de jardin, la conversation court de l’un à l’autre. Mon Sam revient avec une bouteille de rosé en main et comprend vite l’ampleur de la plaisanterie, parce qu’un végétarien, je ne sais pas pourquoi ça fait toujours sourire les gros pansus. Sam tente de justifier ma sensibilité, mon amour inconditionnel des animaux, surtout des vaches, de leurs yeux tendres, de leur tranquille démarche dans les champs.
- Tu es bouddhiste, demande quelqu’un.
- Que non ! Répondis-je, mais je ne peux manger de la souffrance animale.
Et là ! tu me crois ou pas, c’est le rire qui secoue la majorité des convives.
Sam rit aussi. Tu comprends, bientôt il y a les élections, il voudrait ne pas passer pour un drôle de zigoto amoureux d’une mystique ou autre originale, surtout que je ne suis même pas du coin, je suis des montagnes, pas de cette campagne dont la réputation culinaire n’est plus à faire.  Et moi ? Tu crois que je fais quoi ? Je me lève, les salue et me casse. Sam me rattrape, l’inviteur du jour aussi, quelques autres s’excusent, ils comprennent, un peu tard, mais c’est la façon dont je l’ai dit, tu comprends, il y avait tant de sérieux. Je regarde Sam dans le fond de sa prunelle droite, et je lui dis que je veux rentrer. Quelques-uns haussent les épaules, Sam me tourne le dos.

La gare est  à plus de deux heures à pied, c’est dimanche, je n’aurai sûrement pas de train avant 18 heures, mais je suis heureuse de gambader sur la petite route. Je ne gambade pas longtemps, une vieille 4L s’arrête.
Il a les cheveux longs, la joue pas rasée et il ne sent pas le saucisson.


3-
Je viens de monter 400 mètres de paroi avec Eliot. On est dégoulinant de sueur, on a atteint l’objectif, on est heureux. Eliot, ce n’est pas comme Sam, il impose rien côté vestimentaire, et il aime l’escalade. Alors ça va, je me remets de la rupture. Mais Eliot ce n’est pas Sam pour tout un tas de raisons que je ne m’explique pas vraiment. Sam, il était… il était… pipi de chat ! Non il n’était pas pipi de chat, c’est moi qui ne trouve pas mes mots. Il était charmeur, voilà, c’est ça. Eliot c’est tout le contraire, et il ne cause pas beaucoup. Il est reposant comme gars. Et quand tu as grimpé, tu es fatigué, tu n’as pas besoin de parler. On a sorti le déjeuner du sac. On s’est fait un joli délire gustatif parce qu’on avait très faim, et soif. Mais on n’avait plus d’eau parce qu’il a chargé le sac avec des canettes de bière. Je ne bois jamais dans ces cas-là et je râle parce que ça je sais bien faire, et l’eau c’est tellement meilleure. Comme une gourde -j’aurais dû penser à la prendre d’ailleurs- je l’ai laissé préparer le sac. 
La confiance parfois fiche tout en l’air
Eliot fait triste mine mais se tait, il boit. Puis il range ses affaires, et sans plus rien dire, il se lève et s’en va. Moi, je lui cours après, bien sûr, je ne vais pas rester à admirer le ciel toute seule et la mer de nuages qui fait des vagues dans la vallée. Des vagues avec des reflets roses à cause du soleil. Je lui raconte tout ça en marchant. Il est très silencieux. Puis soudain, d’un ton bourru, me dit qu’il n’aime pas les bégueules. Ah ! Que je réponds, et c’est quoi exactement une bégueule ? Il répond que je devrais apprendre à me détendre, juste pour le fun, juste pour pas enquiquiner ceux qui ont soif. Il marche vite ensuite, trop vite pour mes jambes déjà très sollicitées par l’escalade.
Alors je m’assois sur un rocher et je le regarde qui s’éloigne jusqu’à ce qu’il devienne un petit point en bas, tout minuscule et sans importance. Et j’ai soif, la gorge est sèche comme un galet en plein désert. Je ne sais pas s’il y a des galets en plein désert, mais on doit avoir cette impression-là quand on le traverse sans eau.

J’entends le frou-frou d’une source, je ne l’ai pas encore localisée.  Je m’approche d’elle et je bois. Peut-être qu’il a raison, je suis une emmerdeuse. Je descends dans la vallée à mon rythme, et pendant cette descente je me fais un cinéma incroyable sur mon incapacité à côtoyer un semblant de mec. Il faut toujours que je me la ramène avec mes histoires de pur et d’impur, de santé et de forme. En tous cas j’ai reperdu les kilos  que j’avais pris avec Sam. Sam ! J’ai appris qu’il a été élu, il doit être content. 

La 4L est toujours là. Eliot m’attend à la terrasse du café devant laquelle elle est garée. Il savoure un demi. Je m’assois à côté de lui et je vois bien qu’il a l’œil vaporeux. Sans doute n’en est-il pas à son premier. Je commande un café. Ensuite, je conduis.

Pendant le voyage, il somnole à mes côtés. Je dormirais bien aussi, mais j’ai ce foutu volant entre les mains, c’est dimanche, les routes sont saturées. Quand je m’arrête devant l’entrée de mon immeuble, je lui tends ses clefs, récupère mon sac je le laisse se débrouiller.  Je suppose qu’on se reverra plus. Je suppose mal.

Devant ma porte, au troisième étage, Sam est assis sur une marche. Il n’avait l’air pas très en forme, il puait la bière. Je ne l’ai pas laissé délirer tout seul. En l’aidant il a pu s’allonger sur mon lit. J’ai dîné, un gros dîner plein de riz, de tomates, de courgettes, de thym et de coriandre. Je suis allée voir qui sonne à ma porte. C’est Eliot, pas en grande forme non plus. Je l’emmène dans ma chambre, je le pose à côté de Sam qui ronflait profondément. Je vais m’allonger sur le sofa. Décidément, j’ai un problème avec les buveurs de bière.


10 commentaires:

  1. Un sourire...

    J'aime ces moments que tu partages, comme si j'assistais à ces scènes, si vraies.

    Je maintiens... tu devrais écrire pour le cinéma.

    Quoique... nous perdrions la voix off... celle qui dit si bien ce que ressent ton héroïne.

    Je t'embrasse très fort. Passe une douce soirée.

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    1. J'ai entendu Cyrulnik hier à la radio, il parlait de fiction et d'autobiographie. C'était intéressant car il disait que dans l'autobiographie la fiction était là, on croit se souvenir mais on imagine aussi les souvenirs... et dans la fiction on met de nous-même tout autant.
      ça fait réfléchir.
      http://www.franceinter.fr/emission-le-grand-entretien-boris-cyrulnik

      oui, la fille ne me ressemble guère mais...
      :)
      oui, aussi pour le cinéma, je vais peut-être me réveiller pour l'atelier du coin, un certain cherche une fiction.

      On verra...

      Bisous plein ma Quichotte.

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  2. Parle-moi d'escalade ...té pour le coup j'ai pensé à ma gourde rouge que j'ai failli perdre ! témoignage impérissable d'une période bénie dont je suis inguérissable heureusement ! Toute une atmosphère ton récit , des chaussures à talon (hihihi) aux vaches paisibles en passant par les deux hommes blindès...il m'a plu ton récit - amicalement à toi chère Montagnarde ;-)

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    1. D’escalade en talons hauts!
      Yes!

      J'en ai vu parfois de jeunes mamans urbaines qui portaient des talons dans les chemins et demandaient: c'est loin encore le lac?
      Elles avaient monté bien 300 mètres de dénivelé dans le chemin... j'en pleurais pour elle, à cause de la descente avec bébé pleurnichard dans les bras!

      Je n'ai jamais escaladé de vraie parois (j'ai fait un peu d'escalade avec les élèves, sur le site exprès) et je n'ai jamais porté de tels talons! Oulou! faut savoir marcher avec, se dandiner sans tomber: IMPOSSIBLE!

      Gros bisous ma Blanche, passe un bon dimanche.

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  3. Comme en Mer ,l'inconscience de trop de gens est effrayante ! la colère bouillonnait en moi quand je contemplais les chaussures légères , les bébés tête nue , tant d'imbécilité ! Il y a toujours eu heureusement, les Gendarmes de Montagne , de véritables Anges sans lesquels bien des gens imprudents mourraient et les savoir là , invisibles à scruter les chemins et les parois , quel réconfort ! combien y laissent leur Vie pour sauver ?! Ceux de la route sont tout aussi méritants d'ailleurs - Bonne journée , gros bisous ensoleillès chère Montagnarde ;-)

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    1. Oui, ces hommes et femmes là sont magnifiques. Mais il y a aussi les chiens, Blanche, tu oublies les chiens. En mer comme en montagne. J'ai un pote qu'une avalanche a emporté, il est resté plus de 20 mn sous la neige, il doit sa vie grâce à un chien.

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  4. Contente de retrouver ton écriture, Martine ( merci ton comm m'a permis d'avoir ton lien ). Portrait plein d'humour d'une fille nature prise dans des situations paradoxales, avec toujours le petit hic qui fait basculer, osciller, aucune chaussure au pied n'étant idéale, et pire quand on se trouve avec 2 différentes sur (ou dans ?) le lit ! alors on a envie de dire "vive les tomates courgettes prises tranquilou...et pourtant si on pouvait faire un avec deux , un peu de Sam et un peu d'Eliot , pas mal aussi !!

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    1. Vivre entre tomates et courgettes? Oui, mais pas tout le temps.
      :)

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  5. bonjour, ma chère Polly
    très heureux d'avoir découvert ta "cachette" !!!
    ton récit m'enchante !
    un tel humour ne peut me laisser indifférent...
    j'avoue que mon "commentaire" sur la réflexion incongrue de Loop en manque beaucoup...
    tu peux l'effacer si tu veux
    excuse-moi
    à bientôt
    je corrige ton adresse dans ma liste d'amis...
    si tu permets, bien sûr
    gros bisous d'amitié
    jean-marie
    où peut-on s'inscrire pour la newsletter ou alerte quand tu publies ?

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    1. Coucou Jean-Marie,
      Oui, tu peux t'inscrire en haut à droite.
      Ne t'inquiète pas pour Loop, elle a ce ton léger tout le temps, c'est sa marque de fabrique.
      l'humour c'est tellement nécessaire, il faut aussi savoir sourire.
      je t'embrasse très fort.

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