1-
Je
n’ai pas mis les bonnes chaussures ce matin. A cause de Sam. Il a caché mes
baskets, et je ne pouvais tout de même pas venir en tongs, ni en godillots de
marche, j’aurais eu l’air fin ! Avec mes baskets j’aurais été à l’aise,
elles sont fines, noires, avec une petite fleur dorée et elles sont bien
assorties à mes robes légères. Mais Sam
n’était pas de mon avis, il me voulait féminine à croquer. Il a choisi
une jupe froufroutante, un corsage appétissant et ces échasses sophistiquées
qu’il m’a achetées pour mettre aux pieds.
Je
suis là, près du buffet, à ne pas oser faire un pas. Je n’ai jamais appris à
marcher avec des talons, je n’ai jamais appris l’élégance, à me tenir dans un
salon. Moi, je suis fille des champs, j’aime courir dans les chemins, grimper
sur les parois bien lisses, et quelquefois glisser sur les neiges du printemps.
Je
prends en main un verre de vin, je grignote quelques toasts et je regarde Sam
avec son beau costume qui se pavane parmi les huiles du canton. Ce déjeuner a
de l’importance pour lui. Comme il a insisté, j’ai accepté de venir ; mais
je me sens, près du buffet, comme une décoration de noël, un peu trop
brillante, trop maquillée, un peu inutile en somme. Un gros monsieur, les yeux
vitreux, ne cesse de me lorgner. Je bouge un peu les pieds mais ne sais pas où
me cacher. Je vise plus loin un fauteuil et m’élance pour une approche. Par
malchance je m’étale aux pieds de Sam, j’ai croché un pied de dame. Le nez sur
le carreau j’admire la brillance des chaussures vernies de Sam. Je n’ose pas
lever les yeux.
2-
-
J’en ai marre de chez marre, que je lui dis à Sam. Hier c’était la foire du
village, mainant c’est le barbecue de baba cools retraités. J’ai pris 10 kilos
depuis que je te connais. Alors non, j’irai pas !
Tu
ne connais pas le sourire de Sam, si tu le connaissais tu fondrais toutes les
fois. Et puis il a une façon de me prendre dans ses bras, de me faire valser,
que je finis par craquer.
-
Okay mais c’est le dernier !
Moi,
quand je sens griller la viande, ça me fait cramer la cervelle. Je ne peux pas
m’empêcher de penser aux bêtes vivantes, mais comme je suis bien élevée, que
j’ai appris le stoïcisme en cours de philo, je fais comme si de rien n’était
jusqu’à ce qu’on s’aperçoive, il y en a toujours un qui s’en aperçoit, que je
ne mange pas de grillade. Si Sam est là, il explique que je suis un peu malade
en ce moment, que je fais un régime sévère. Mais il n’était pas là, et mâchouillant
ma salade j’annonçai que j’étais végétarienne.
-
Ah ! Bon ! Euh ! Tu manges pas du tout de viande ?
-
Pas du tout.
-
Du poisson alors ?
-
Non plus.
-
Mais alors où trouves-tu tes protéines ?
Et
d’expliquer tout le tintouin sur les protéines végétales, et blablabla et
blablabla. Et peu à peu on s’étonne dans les fauteuils de jardin, la
conversation court de l’un à l’autre. Mon Sam revient avec une bouteille de
rosé en main et comprend vite l’ampleur de la plaisanterie, parce qu’un
végétarien, je ne sais pas pourquoi ça fait toujours sourire les gros pansus.
Sam tente de justifier ma sensibilité, mon amour inconditionnel des animaux,
surtout des vaches, de leurs yeux tendres, de leur tranquille démarche dans les
champs.
-
Tu es bouddhiste, demande quelqu’un.
-
Que non ! Répondis-je, mais je ne peux manger de la souffrance animale.
Et
là ! tu me crois ou pas, c’est le rire qui secoue la majorité des
convives.
Sam
rit aussi. Tu comprends, bientôt il y a les élections, il voudrait ne pas
passer pour un drôle de zigoto amoureux d’une mystique ou autre originale,
surtout que je ne suis même pas du coin, je suis des montagnes, pas de cette
campagne dont la réputation culinaire n’est plus à faire. Et moi ? Tu crois que je fais
quoi ? Je me lève, les salue et me casse. Sam me rattrape, l’inviteur du
jour aussi, quelques autres s’excusent, ils comprennent, un peu tard, mais
c’est la façon dont je l’ai dit, tu comprends, il y avait tant de sérieux. Je
regarde Sam dans le fond de sa prunelle droite, et je lui dis que je veux
rentrer. Quelques-uns haussent les épaules, Sam me tourne le dos.
La
gare est à plus de deux heures à pied,
c’est dimanche, je n’aurai sûrement pas de train avant 18 heures, mais je suis
heureuse de gambader sur la petite route. Je ne gambade pas longtemps, une
vieille 4L s’arrête.
Il
a les cheveux longs, la joue pas rasée et il ne sent pas le saucisson.
3-
Je viens de monter 400 mètres de
paroi avec Eliot. On est dégoulinant de sueur, on a atteint l’objectif, on est
heureux. Eliot, ce n’est pas comme Sam, il impose rien côté vestimentaire, et
il aime l’escalade. Alors ça va, je me remets de la rupture. Mais Eliot ce
n’est pas Sam pour tout un tas de raisons que je ne m’explique pas vraiment.
Sam, il était… il était… pipi de chat ! Non il n’était pas pipi de chat,
c’est moi qui ne trouve pas mes mots. Il était charmeur, voilà, c’est ça. Eliot
c’est tout le contraire, et il ne cause pas beaucoup. Il est reposant comme
gars. Et quand tu as grimpé, tu es fatigué, tu n’as pas besoin de parler. On a
sorti le déjeuner du sac. On s’est fait un joli délire gustatif parce qu’on
avait très faim, et soif. Mais on n’avait plus d’eau parce qu’il a chargé le
sac avec des canettes de bière. Je ne bois jamais dans ces cas-là et je râle
parce que ça je sais bien faire, et l’eau c’est tellement meilleure. Comme une
gourde -j’aurais dû penser à la prendre d’ailleurs- je l’ai laissé préparer le
sac.
La confiance parfois fiche tout en l’air
Eliot fait triste mine mais se
tait, il boit. Puis il range ses affaires, et sans plus rien dire, il se lève
et s’en va. Moi, je lui cours après, bien sûr, je ne vais pas rester à admirer
le ciel toute seule et la mer de nuages qui fait des vagues dans la vallée. Des
vagues avec des reflets roses à cause du soleil. Je lui raconte tout ça en
marchant. Il est très silencieux. Puis soudain, d’un ton bourru, me dit qu’il
n’aime pas les bégueules. Ah ! Que je réponds, et c’est quoi exactement
une bégueule ? Il répond que je devrais apprendre à me détendre, juste
pour le fun, juste pour pas enquiquiner ceux qui ont soif. Il marche vite
ensuite, trop vite pour mes jambes déjà très sollicitées par l’escalade.
Alors
je m’assois sur un rocher et je le regarde qui s’éloigne jusqu’à ce qu’il
devienne un petit point en bas, tout minuscule et sans importance. Et j’ai
soif, la gorge est sèche comme un galet en plein désert. Je ne sais pas s’il y
a des galets en plein désert, mais on doit avoir cette impression-là quand on
le traverse sans eau.
J’entends le frou-frou d’une
source, je ne l’ai pas encore localisée.
Je m’approche d’elle et je bois. Peut-être qu’il a raison, je suis une
emmerdeuse. Je descends dans la vallée à mon rythme, et pendant cette descente
je me fais un cinéma incroyable sur mon incapacité à côtoyer un semblant de
mec. Il faut toujours que je me la ramène avec mes histoires de pur et d’impur,
de santé et de forme. En tous cas j’ai reperdu les kilos que j’avais pris avec Sam. Sam ! J’ai
appris qu’il a été élu, il doit être content.
La 4L est toujours là. Eliot
m’attend à la terrasse du café devant laquelle elle est garée. Il savoure un
demi. Je m’assois à côté de lui et je vois bien qu’il a l’œil vaporeux. Sans
doute n’en est-il pas à son premier. Je commande un café. Ensuite, je conduis.
Pendant le voyage, il somnole à
mes côtés. Je dormirais bien aussi, mais j’ai ce foutu volant entre les mains,
c’est dimanche, les routes sont saturées. Quand je m’arrête devant l’entrée de
mon immeuble, je lui tends ses clefs, récupère mon sac je le laisse se
débrouiller. Je suppose qu’on se reverra
plus. Je suppose mal.
Devant ma porte, au troisième
étage, Sam est assis sur une marche. Il n’avait l’air pas très en forme, il
puait la bière. Je ne l’ai pas laissé délirer tout seul. En l’aidant il a pu
s’allonger sur mon lit. J’ai dîné, un gros dîner plein de riz, de tomates, de
courgettes, de thym et de coriandre. Je suis allée voir qui sonne à ma porte.
C’est Eliot, pas en grande forme non plus. Je l’emmène dans ma chambre, je le
pose à côté de Sam qui ronflait profondément. Je vais m’allonger sur le sofa.
Décidément, j’ai un problème avec les buveurs de bière.
Un sourire...
RépondreSupprimerJ'aime ces moments que tu partages, comme si j'assistais à ces scènes, si vraies.
Je maintiens... tu devrais écrire pour le cinéma.
Quoique... nous perdrions la voix off... celle qui dit si bien ce que ressent ton héroïne.
Je t'embrasse très fort. Passe une douce soirée.
J'ai entendu Cyrulnik hier à la radio, il parlait de fiction et d'autobiographie. C'était intéressant car il disait que dans l'autobiographie la fiction était là, on croit se souvenir mais on imagine aussi les souvenirs... et dans la fiction on met de nous-même tout autant.
Supprimerça fait réfléchir.
http://www.franceinter.fr/emission-le-grand-entretien-boris-cyrulnik
oui, la fille ne me ressemble guère mais...
:)
oui, aussi pour le cinéma, je vais peut-être me réveiller pour l'atelier du coin, un certain cherche une fiction.
On verra...
Bisous plein ma Quichotte.
Parle-moi d'escalade ...té pour le coup j'ai pensé à ma gourde rouge que j'ai failli perdre ! témoignage impérissable d'une période bénie dont je suis inguérissable heureusement ! Toute une atmosphère ton récit , des chaussures à talon (hihihi) aux vaches paisibles en passant par les deux hommes blindès...il m'a plu ton récit - amicalement à toi chère Montagnarde ;-)
RépondreSupprimerD’escalade en talons hauts!
SupprimerYes!
J'en ai vu parfois de jeunes mamans urbaines qui portaient des talons dans les chemins et demandaient: c'est loin encore le lac?
Elles avaient monté bien 300 mètres de dénivelé dans le chemin... j'en pleurais pour elle, à cause de la descente avec bébé pleurnichard dans les bras!
Je n'ai jamais escaladé de vraie parois (j'ai fait un peu d'escalade avec les élèves, sur le site exprès) et je n'ai jamais porté de tels talons! Oulou! faut savoir marcher avec, se dandiner sans tomber: IMPOSSIBLE!
Gros bisous ma Blanche, passe un bon dimanche.
Comme en Mer ,l'inconscience de trop de gens est effrayante ! la colère bouillonnait en moi quand je contemplais les chaussures légères , les bébés tête nue , tant d'imbécilité ! Il y a toujours eu heureusement, les Gendarmes de Montagne , de véritables Anges sans lesquels bien des gens imprudents mourraient et les savoir là , invisibles à scruter les chemins et les parois , quel réconfort ! combien y laissent leur Vie pour sauver ?! Ceux de la route sont tout aussi méritants d'ailleurs - Bonne journée , gros bisous ensoleillès chère Montagnarde ;-)
RépondreSupprimerOui, ces hommes et femmes là sont magnifiques. Mais il y a aussi les chiens, Blanche, tu oublies les chiens. En mer comme en montagne. J'ai un pote qu'une avalanche a emporté, il est resté plus de 20 mn sous la neige, il doit sa vie grâce à un chien.
SupprimerContente de retrouver ton écriture, Martine ( merci ton comm m'a permis d'avoir ton lien ). Portrait plein d'humour d'une fille nature prise dans des situations paradoxales, avec toujours le petit hic qui fait basculer, osciller, aucune chaussure au pied n'étant idéale, et pire quand on se trouve avec 2 différentes sur (ou dans ?) le lit ! alors on a envie de dire "vive les tomates courgettes prises tranquilou...et pourtant si on pouvait faire un avec deux , un peu de Sam et un peu d'Eliot , pas mal aussi !!
RépondreSupprimerVivre entre tomates et courgettes? Oui, mais pas tout le temps.
Supprimer:)
bonjour, ma chère Polly
RépondreSupprimertrès heureux d'avoir découvert ta "cachette" !!!
ton récit m'enchante !
un tel humour ne peut me laisser indifférent...
j'avoue que mon "commentaire" sur la réflexion incongrue de Loop en manque beaucoup...
tu peux l'effacer si tu veux
excuse-moi
à bientôt
je corrige ton adresse dans ma liste d'amis...
si tu permets, bien sûr
gros bisous d'amitié
jean-marie
où peut-on s'inscrire pour la newsletter ou alerte quand tu publies ?
Coucou Jean-Marie,
SupprimerOui, tu peux t'inscrire en haut à droite.
Ne t'inquiète pas pour Loop, elle a ce ton léger tout le temps, c'est sa marque de fabrique.
l'humour c'est tellement nécessaire, il faut aussi savoir sourire.
je t'embrasse très fort.