C’était une belle journée,
un peu bleutée grisouillarde sur les bords comme quand le soleil joue à saute
moutons avec les nuages. Mais c’est pas à cause de la lumière qu’elle fut
belle. Ce jour-là, je la rencontrai. Bah ! tu vas dire encore une histoire
d’amour qu’on s’en fout parce qu’il y en a plein les rayons. Ben ! Ouais !
Une sacrée histoire d’amour, mais pas comme tu l’imagines. Ecoute un brin.
Donc c’était une belle
journée, et je me baguenaudais dans les
rues de Lyon, je me trafiquais les méninges pour trouver le cadeau
d’anniversaire qui ferait pas désordre pour les dix ans de mariage. Je voulais
quelque chose qui dépareille, un truc qui la soufflerait, qui lui donnerait le
sourire pour la quinzaine et même plus si c’était possible, parce que ma gazelle
je l’aimais encore bien et que je voyais qu’elle s’aigrissait, et s’il y avait
un truc qui me renversait chez elle c’était quand son visage s’allumait de
tendresse pour ma pomme.
J’en reviens à la rencontre,
parce que quand même faut bien que je te la raconte cette belle journée.
J’avais fini le turbin, je
suis sorti du garage où je bossais à l’époque sur les quais et j’ai aperçu un attroupement. Je suis pas du
genre bégueule, moi la bagarre ça me fait pas fuir, alors je me suis approché.
Oh ! Mais c’était tout calme. Tous les dos que je voyais, on les sentait
comme recueillis. J’ai pensé que c’était un prêcheur qui faisait son
esbroufe. J’ai faufilé ma carcasse entre
l’épaule charnue d’une gonzesse à frisettes et d’un athlète chauve que j’aurais
pas voulu qu’il me tâte la poire de ses poings. J’ai fait discret. Puis je l’ai vu, un maigrichon à barbichette,
un jeunot assis sur le bord du coffre d’un break Peugeot. Il lisait. Il avait
un livre entre les mains. J’en croyais pas les esgourdes, on pouvait écouter
lire ! Apparemment il provoquait de l’émotion, fallait voir les visages des
badauds, tout concentrés, leurs yeux faisaient des bulles d’émerveillement. Ils
applaudirent ces nigauds. Il a donné le livre à quelqu’un devant lui, puis en a
pris un autre. Après une grande inspiration, d’une voix comme j’en ai jamais
entendue, il a commencé un truc qui m’a
fait plonger. C’est le cas de le dire parce qu’il m’entraînait dans un trou
d’eau qui s’appelait « la chute ». Bien sûr je ne comprenais pas
tout, j’avais pas fait d’études, tout juste un CAP en carrosserie, mais ce que
j’entendais me saisissait d’effroi. Car c’est l’effroi qui me vint d’abord, ces
phrases me rendaient raide dingue en racontant cette-vie là comme si elles
racontaient la mienne. Ces foutus mots grattaient mes moisissures de
l’en-dedans.
Alors quand le petit
bonhomme eut fini sa lecture, il me tendit le bouquin, il avait pigé mon
ébahissement et je me souviens que ma main tremblait. Il nous a dit que c’était
terminé, que si ça nous disait on pouvait aller l’écouter ici ou là. Pendant
qu’il rangeait, je restais planté comme une citrouille. Je sentis bien les
autres s’évanouir loin derrière. J’étais encore sous l’emprise. « C’est
terminé » répétait-il. Il claqua la porte du coffre et je le retins par la
manche.
-
Je dois partir, me dit-il.
-
Oui,
oui… mais…
Moi qui étais plutôt
loquace, je trouvais pas les mots cette fois. Je finis par bafouiller que je
voulais apprendre à écrire comme ce type. Il se mit à rire, je reculai un peu
vexé.
-
Excusez-moi, mais je trouve incroyable ce que
vous me racontez ! On n’attrape pas l’envie d’écrire comme ça !
-
Voilà ! c’est ça, l’envie d’écrire. J’ai
l’envie là ! et je lui montrai ma poitrine.
Il
me regarda moitié amusé, moitié grave, il me prenait pour un zinzin.
-
Je veux seulement savoir comment on fait pour
écrire comme lui.
Il haussa les épaules, il n’en avait pas la
moindre idée, il était un acteur, pas un artiste. Il savait juste lire.
-
Parce que pour écrire il faut être un
artiste ? demandai-je dépité parce que c’est une race que j’aimais pas
vraiment.
- C’est quasiment construire une cathédrale, répondit-il un peu perplexe devant ce grand type pas bien dégrossi qui lui agrippait le bras. Il ajouta que peut-être il fallait que je m’inscrive dans un atelier d’écriture
- C’est quasiment construire une cathédrale, répondit-il un peu perplexe devant ce grand type pas bien dégrossi qui lui agrippait le bras. Il ajouta que peut-être il fallait que je m’inscrive dans un atelier d’écriture
Il comprenait rien, ce mec,
j’ai lâché la manche pour attraper le col du costard. Il y avait de la peur
dans ses yeux.
-
Toi, t’es là, tu lis et puis tu te casses. Tu
piges pas ce que provoques ?
-
On m’avait encore jamais fait ce coup, dit-il
piteux. Si tu as besoin d’écrire, tu
prends un cahier et tu y vas. Ecris ce que tu viens de vivre, raconte la ton
émotion.
Je
l’ai repoussé. J’ai compris qu’il ne m’aiderait pas, qu’il en avait rien à
cirer de mes remous. Il est monté dans sa tire et m’a fait un petit salut de la
main. Je sais pas si j’ai répondu, j’étais
bien secoué. Une cathédrale ? Ce que je venais de découvrir ça
relevait sûrement de l’hôpital psychiatrique et que demain j’y penserai même
plus. Mais ça turlupinait la penseuse, parce que tu vois je cherchais un bout
de sens à ma vie qui était bien
médiocre, et que j’avais peut-être un début de réponse. Tout de même écrire
c’est pas construire une cathédrale que je me disais, il y connaissait rien en
bâtiment ce liseur.
Je
me suis assis sur le quai, les pieds dans le vide, à regarder sans le voir le
Rhône qui ne reflétait rien depuis des siècles de tout ce que les hommes ont
pleuré.
Quand
je suis rentré et comme j’avais oublié l’anniversaire, j’ai su que le sourire
je pouvais le mettre dans le ciboire et le ciboire bien enfoncé dans le
tabernacle, et pour longtemps.
Une
cathédrale qu’il disait. Et comment on fait quand on a eu une révélation de cet
acabit et qu’on rentre au bercail et qu’on trouve la grise mine de sa mie et qu’on
se turlupine malgré tout le neurone à creuser une petite fondation ?
On
cause.
Alors
je lui causai de tout ce remuement. Elle pipa pas mot, les yeux moitié
crédules, moitié intéressés et quelque part la petite lueur d’amusement, je
voyais pointer l’humour qu’elle a vachard.
c'était un texte écrit, il y a quelques mois pour la petite fabrique d'écriture sur une consigne de Quichottine, depuis il a grandi, beaucoup...
Oh, oui, il a grandi ! Je me souviens très bien de ce texte et de l'émotion qu'il m'avait procuré...
RépondreSupprimerAura-t-il osé prendre la plume et posé sa première pierre ? Je l'espère malgré les sarcasmes de sa mie. une petite lampe s'est allumée, il ne doit la laisser s'éteindre...
Bonjour Annick, ravie de te retrouver un peu. La retraite c'est aussi ça, aller à droite, à gauche, renouer les liens anciens.
SupprimerCe n'est pas encore une cathédrale, j'ai juste les fondations d'une petite chapelle ;)
bisous.
Tu me surprendras toujours, en un seul clic et le plaisir de te lire est renouvelé...
RépondreSupprimerMerci de m'avoir tiré par les yeux jusqu'ici et pour ce superbe texte.
Bises plein pour toi
Il faut savoir surprendre un peu, pas trop passeque ça fait PEURRRRRRRRRRRRRRRRRR.
Supprimer;)
bisous plein ma frangine du tonnerre.
Je retente... Qu'est devenu cet écrit??? un livre?
RépondreSupprimerM'annette
Pas encore M'Annette... j'ai beaucoup travaillé déjà, mais je suis loin d'un point final.
Supprimerça viendra.
bise à toi.
j'aime vraiment ton écriture
RépondreSupprimerbesos
tilk
grand merci d'être là, Fernando.
SupprimerBisous.
Envie ou besoin d'écrire ? Cela vient comme une envie pressante et puis cela devient une drogue alors on ne s'arrête plus...
RépondreSupprimerça fait des siècles que j'écris, euh! non, suis pas si vieille, mais toute petite j'adorais inventer des histoires et au collège j'ai commencé à les écrire.
SupprimerJe crois que quelque part il y a de l'hérédité.
Un grand-père bourlingueur conteur peut-être.
C'est du même tonneau que lire, cette passion, ces sonorités, ces chants, ces phrases qui nous racontent et racontent le monde. Tout petit bout de lorgnette élargit son propre champ (chant).
Merci d'être là Jeanmi.
L'envie d'écrire, oui, je comprends qu'il ait eu cette révélation.
RépondreSupprimerIl y a eu ce moment, aussi, où je me suis dit que tout était possible, que je bâtirais aussi ma cathédrale de mots... un jour.
Le plus dur, je crois, c'est de poser la première pierre et de faire en sorte qu'on s'y arrête comme s'il elle était déjà derrière.
Merci d'avoir continué d'écrire, Polly.
J'ai continué, puis j'ai lâché, et je reviendrai, l'insatisfaite a raison.
SupprimerIl faut parfois laisser de côté un personnage envahissant, pour prendre de la distance avec lui.
Je ne sais si c'est possible d'avoir une telle révélation, mais je soupçonne que oui, ça dort simplement au fond de soi, comme tous ceux qui un jour basculent l'un dans l'art graphique, l'autre dans la musique, etc.
Le talent n'est pas nécessaire, le désir absolument.
Je t'embrasse très fort.
Discuter d'un texte apprécié est très enrichissant , partager ...il lui a quand même fait ce cadeau à sa mie - écrire c'est vivre et quelle merveilleuse capacité de l'être Humain !
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SupprimerJe crois qu'à travers lui, je raconte mon rêve.
Et je crois qu'il a été saisi par un texte comme je le fus, toute petite par "le bon petit diable".
ce besoin de lire, ensuite, ne m'a plus quitté, un choc émotionnel de l'enfance qui perdure aujourd'hui.
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
RépondreSupprimerQue je suis amusée d'apprendre que nous avons eu les mêmes lectures dans l'enfance ! La Mare au Diable - Cadichon - Les douze peupliers ...cette série de la Comtesse de Ségur , bibliothèque rose délicieuse qui m'a imprégnée moi aussi dès le plus jeune âge ;-)
RépondreSupprimerJe crois qu'on a tous commencé par ceux-là... j'avais donné à lire "le bon petit diable" à mes enfants, ils ont trouvé ça totalement glauque! Harry Potter, c'est tellement mieux.
Supprimer:)
les époques changent.