Autrefois,
les femmes de marin ont tant regardé la mer que leurs doigts patients imitèrent
l’écume. La mer toujours recommencée sculpte les falaises grises qui dévoilent
leur âme à l’éternité, ciel et eau accouplés, comme les aiguilles fines tissent
l’attente, le cœur accroché à cette éternité.
Elle
était assise dans la lande et écoutait le sec du ressac dans la roche écorchée.
En son ventre rond s’agitaient des vagues pareilles au goût salé de la vie. Sa
main habile dentelait le coton blanc et son regard souvent parcourait
l’horizon.
Chaque
jour sa silhouette noire affrontait l’infini, chaque fois que pointait
l’espoir, elle courait jusqu’au port puis s’en revenait, toute vide, s’asseoir
dans la bruyère et crocheter sans fin bonnets, jupons, nappes et jetés de lit
qu’elle vendait les dimanches aux bourgeois de la ville.
L’océan
ravageait son cœur et son ventre. Le temps passait sans l’ombre d’un retour.
Un
soir plus sombre, elle laissa là son panier à dentelles et s’en alla sur les
routes. Les nouvelles reçues avaient dans l’océan englouti son attente.
Elle
accoucha près d’un petit village, enroula ce qui mugissait dans un de ses
jupons et le déposa sur les marches de l’église. Sans un regard pour lui, elle
s’enfuit vers la grande ville.
On
retrouva son ouvrage, on interrogea falaises, landes et dunes, et on pria la mer
de la rendre à la plage.
Son
marin revint, rescapé d’un naufrage. Il arpenta les falaises, écuma les secrets
de leurs dentelles. Il regarda le ciel, il regarda la mer, il cria si fort son
nom que l’écho encore s’en souvient.
Sur
la mer il rejoignit sa troupe, et espéra souvent la trouver sur ses routes. Dès
ses retours au port, ses longues jambes tanguaient sur les crêtes marines, il
espérait toujours un signe dans la lande changeante, qui du rose au jaune qui
du gris au vert accompagnait ses pas.
Et
les ans s’écoulèrent.
Un
matin frais, une vieille femme en noir s’était assise face à la mer. Elle avait
le visage fripé d’une pomme asséchée, mais dans les yeux voguait toujours le
beau bleu d’un été. Elle avait prié dans une église où jadis elle s’était arrêtée,
un jeune prêtre était venu. Elle l’avait reconnu, les cheveux d’or épais, les
yeux couleur d’amande, un visage chéri que la mer avait happé. Elle s’était tue
et était revenue.
Un
vieux marin passant par là, tout courbé sur sa canne, s’arrêta. Il hésita puis
s’approcha, ce lieu sacré, on ne pouvait pas y rester. Elle se leva, fit
quelques pas à ses côtés. Elle parlait de la ville, il parla de la mer.
Ils
ne se reconnurent pas.

Je crois que parmi tous les textes que j'ai lus de toi, c'est l'un de ceux qui m'ont le plus émus... si c'était possible de l'être davantage.
RépondreSupprimerMerci de l'avoir remis ici.
Passe une douce journée. Je t'embrasse fort.
Je savais que tu aimerais le relire, il m'est cher aussi.
SupprimerVa savoir pour quelles raisons intimes on est capable d'imaginer cela, et de continuer à s'étonner de l'avoir écrit.