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vendredi 24 août 2012

au camp


Plus que jamais d'actualité, ce texte je l'ai écrit il y a 5 ou 6 ans... et rien ne change.

Elle plaquait ses pieds dans la boue luisante. Flop, flop, flop. Les manches de l’anorak trop grand cachaient les mains et ses cheveux bruns flottaient sur les épaules. Flop, flop, flop. Les éclaboussures dessinaient sur ses collants de petites étoiles malicieuses. Flop, flop, flop. Elle avait quatre ans, un minois inquiet et n’entendait pas son prénom qu’on criait plus loin. Plus loin, c’était sa mère avec le bébé sur les bras. Elle discutait avec une autre femme, et  de temps à autre hurlait sur celle qui dansait avec ses bottes de plastique neuves dans la flaque près du grand portail gris. Flop, flop, flop. Plus à droite d’autres femmes bavardaient, pendant qu’une jeune et grande belle fille marchait en marmonnant de long en large. La cour bourdonnait devant le bâtiment flambant neuf ceint de hauts murs, fierté humanitaire des autorités locales.

Et l’enfant tout à son jeu se maculait de boue. Flop, flop, flop.
Une silhouette se dressa tout près d’elle. Elle leva ses yeux noirs vers le visage ombré par la visière d’un képi. Il se pencha et lui dit en grognant d’aller jouer ailleurs.

Elle sauta trois fois encore. Flop, flop, flop. Et tournoya trois fois sur elle-même avant de rejoindre sa mère. Elle s’assit à ses côtés, peu réceptive à la conversation qui animait les femmes. Son petit frère pleura, sa mère disparut dans la bâtisse. Elle traça sur le sol entre ses cuisses un arbre avec son doigt. Elle s’appliquait. Il n’y avait pas d’arbres ici, que du béton. Depuis dix jours qu’elle demeurait dans ce centre de rétention, elle s’ennuyait. Aucune petite fille de son âge pour jouer. Elle dessina de larges branches sur un gros tronc. La voisine de cellule, celle qui les avait accueillis et leur avait expliqué les conditions de vie dans la prison, lui demanda pourquoi il n’avait pas de racines. Elle haussa les épaules et entra dans le couloir après avoir effacé rageusement son dessin éphémère. Elle grimpa jusqu’à la porte, sa mère allaitait le bébé.
-    Pourquoi je peux pas aller à l’école ?
-    Parce qu’on va repartir chez mamie.
- J’veux pas aller chez mamie, tu m’as dit que c’est dangereux là-bas pour papa. Où il est papa ?
La mère ne répondit pas, mais l’enfant aperçut dans ses yeux les larmes qui brûlaient. Fuyant le chagrin, elle rejoignit la cour. S’assurant que l’homme au képi avait déserté le poste, elle retourna vers le grand portail gris. Flop, flop, flop firent ses sauts dans la flaque de boue.

-  Plus tard je serai gendarme, dit-elle tout haut. Je ferai peur aux enfants qui jouent dans l’eau.
Flop, flop, flop. Elle sautait les pieds joints de plus en plus fort, de plus en plus vite, puis tournoyait sur elle-même, sa jupe plissée volait au-dessus de ses petites cuisses. Flop, flop, flop.

7 commentaires:

  1. Des réponses qui ne viennent pas, trop douloureuses, et l'enfant qui ne peut trouver de " pouvoir " que dans l'expression du désir d'imposer la peur.
    Pour conjurer sa peur ?

    Bonne fin de journée, Polly.



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    1. Les cris coincés, qui ne se libèrent pas, je viens de lire aujourd'hui cet article:
      http://blogs.mediapart.fr/blog/resf/230812/quand-fait-sortir-une-problematique-par-la-porte-la-prefecture-la-refait-rentr

      Il est des mots qu'on ne peut plus dire de désespoir.

      Bonne journée Midolu.

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  2. Je ne sais toujours pas quoi dire.

    Juste que j'ai aimé ta façon d'écrire.
    Mais est-ce suffisant ?

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    1. Je sais qu'il est difficile de poster sur ce texte. Je le relis toujours avec l'émotion qui m'a prise pour l'écrire, j'étais en colère, je le suis toujours, et je ne voulais surtout pas tomber dans le pathos.
      Voilà, il est là, toujours au cœur de l'actualité.
      ça me blesse.

      Bisous ma Quichott'

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  3. J'avais beaucoup aimé ce texte quand tu l'as publié, il est si simple et tellement émouvant, toujours d'actualité c'est vrai, un arbre sans racine, ça grandit comment?
    bises

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    1. Un arbre sans racine?
      Les palétuviers ont des racines aériennes? C'est peut-être un moyen d'inventer un autre monde.
      :)

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  4. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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