Plus que jamais d'actualité, ce texte je l'ai écrit il y a 5 ou 6 ans... et rien ne change.
Elle
plaquait ses pieds dans la boue luisante. Flop, flop, flop. Les manches de
l’anorak trop grand cachaient les mains et ses cheveux bruns flottaient sur les
épaules. Flop, flop, flop. Les éclaboussures dessinaient sur ses collants de
petites étoiles malicieuses. Flop, flop, flop. Elle avait quatre ans, un minois
inquiet et n’entendait pas son prénom qu’on criait plus loin. Plus loin,
c’était sa mère avec le bébé sur les bras. Elle discutait avec une autre femme,
et de temps à autre hurlait sur celle
qui dansait avec ses bottes de plastique neuves dans la flaque près du grand
portail gris. Flop, flop, flop. Plus à droite d’autres femmes bavardaient,
pendant qu’une jeune et grande belle fille marchait en marmonnant de long en
large. La cour bourdonnait devant le bâtiment flambant neuf ceint de hauts
murs, fierté humanitaire des autorités locales.
Et
l’enfant tout à son jeu se maculait de boue. Flop, flop, flop.
Une
silhouette se dressa tout près d’elle. Elle leva ses yeux noirs vers le visage
ombré par la visière d’un képi. Il se pencha et lui dit en grognant d’aller
jouer ailleurs.
Elle
sauta trois fois encore. Flop, flop, flop. Et tournoya trois fois sur elle-même
avant de rejoindre sa mère. Elle s’assit à ses côtés, peu réceptive à la
conversation qui animait les femmes. Son petit frère pleura, sa mère disparut
dans la bâtisse. Elle traça sur le sol entre ses cuisses un arbre avec son
doigt. Elle s’appliquait. Il n’y avait pas d’arbres ici, que du béton. Depuis
dix jours qu’elle demeurait dans ce centre de rétention, elle s’ennuyait.
Aucune petite fille de son âge pour jouer. Elle dessina de larges branches sur
un gros tronc. La voisine de cellule, celle qui les avait accueillis et leur
avait expliqué les conditions de vie dans la prison, lui demanda pourquoi il
n’avait pas de racines. Elle haussa les épaules et entra dans le couloir après
avoir effacé rageusement son dessin éphémère. Elle grimpa jusqu’à la porte, sa
mère allaitait le bébé.
- Pourquoi
je peux pas aller à l’école ?
- Parce
qu’on va repartir chez mamie.
- J’veux
pas aller chez mamie, tu m’as dit que c’est dangereux là-bas pour papa. Où il
est papa ?
La
mère ne répondit pas, mais l’enfant aperçut dans ses yeux les larmes qui brûlaient.
Fuyant le chagrin, elle rejoignit la cour. S’assurant que l’homme au képi avait
déserté le poste, elle retourna vers le grand portail gris. Flop, flop, flop
firent ses sauts dans la flaque de boue.
- Plus
tard je serai gendarme, dit-elle tout haut. Je ferai peur aux enfants qui
jouent dans l’eau.
Flop,
flop, flop. Elle sautait les pieds joints de plus en plus fort, de plus en plus
vite, puis tournoyait sur elle-même, sa jupe plissée volait au-dessus de ses
petites cuisses. Flop, flop, flop.
Des réponses qui ne viennent pas, trop douloureuses, et l'enfant qui ne peut trouver de " pouvoir " que dans l'expression du désir d'imposer la peur.
RépondreSupprimerPour conjurer sa peur ?
Bonne fin de journée, Polly.
Les cris coincés, qui ne se libèrent pas, je viens de lire aujourd'hui cet article:
Supprimerhttp://blogs.mediapart.fr/blog/resf/230812/quand-fait-sortir-une-problematique-par-la-porte-la-prefecture-la-refait-rentr
Il est des mots qu'on ne peut plus dire de désespoir.
Bonne journée Midolu.
Je ne sais toujours pas quoi dire.
RépondreSupprimerJuste que j'ai aimé ta façon d'écrire.
Mais est-ce suffisant ?
Je sais qu'il est difficile de poster sur ce texte. Je le relis toujours avec l'émotion qui m'a prise pour l'écrire, j'étais en colère, je le suis toujours, et je ne voulais surtout pas tomber dans le pathos.
SupprimerVoilà, il est là, toujours au cœur de l'actualité.
ça me blesse.
Bisous ma Quichott'
J'avais beaucoup aimé ce texte quand tu l'as publié, il est si simple et tellement émouvant, toujours d'actualité c'est vrai, un arbre sans racine, ça grandit comment?
RépondreSupprimerbises
Un arbre sans racine?
SupprimerLes palétuviers ont des racines aériennes? C'est peut-être un moyen d'inventer un autre monde.
:)
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