C'est la saison des rêves.
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Maintenant je me permets de publier ce texte, écrit pour le deuxième livre: "La boîte à rêves", toujours en vente par le biais de TheBookEdition.
Mijoty n’aime pas le gris et ce
jour-là, il fait gris. Un gris uniforme dehors et tout autant gris dans sa
tête.
Elle s’ennuie.
Les heures grises sont toujours
plus longues que les autres.
Pour occuper la grisaille de ce
jour, elle décide d’ouvrir sa boîte à rêves. Voilà longtemps qu’elle ne l’avait
ouverte, héritage de grand-mémé Tourbillon.
Grand-mémé Tourbillon était le personnage le plus critiqué, le plus craint et le plus
dérangeant de la famille de Mijoty.
Elle ne l’a pas connue, elle a
entendu parler de ses sautes d’humeur, de ses disparitions et de ses retours
tonitruants, de ses rires comme de ses colères, de ses vilains tours comme de
ses splendides cadeaux. Et cette boîte à rêves, c’est le cadeau merveilleux
qu’elle lui a laissé.
Une boîte à rêves, c’est d’abord un
instrument, plein de sons et de couleurs, un gros chaudron avec des baguettes pour
mélanger les mots. Au début, quand elle l’utilisa pour les premières fois, elle
ne fut guère douée. Il lui fallut beaucoup de patience et d’imagination pour
que surgissent quelques contes mal fagotés et tout flagamous.
Au fil du temps, elle l’apprivoisa.
Elle mêlait tous les mots connus et inconnus,
les mots nouveaux ou inventés, les mots volés à d’autres langues, les
mots durs et les doux, les coquins et les sereins, les vertueux et les
vaniteux. Elle concoctait alors un fatras odorant qui l’embarquait vers des
pays tout aussi étranges que passionnants.
Puis le temps passa, elle s’en
soucia moins parce qu’elle vivait tant d’aventures qu’elle n’avait nul besoin d’en
solliciter d’autres. Les soirs, épuisée, elle dormait sans rêver.
Sauf aujourd’hui.
Aujourd’hui, c’est un jour
spécial. Un jour d’attente et comme tous
les jours où il faut attendre, les heures deviennent des mois, mais le pire
c’est que ce jour est gris. C’est fatigant l’attente,
c’est fatigant le gris.
On parlait dans le canton du
passage du grand magicien des ombres. Il
vient de temps à autre à la lune pleine. Il est capable de captiver tout un
village avec ses grandes mains. Elles s’animent en mille images sur le clair de
l’astre, qui lui-même devient si vivant qu’on dirait une déesse qui danse.
Enfant, elle avait été éblouie par ce bonheur céleste.
Mais il fait gris, si gris.
Comment la lune pourra montrer toute sa
clarté, emmitouflée qu’elle est dans son gros manteau de nuages ?
Le gris l’ennuie profondément, surtout
ce soir, elle espère tant apprendre de celui qui dessine la nuit.
Elle récupère son chaudron, le descend dans le
jardin et le trouve bien poussiéreux.
D’un souffle puissant elle lui rend toutes ses couleurs, on dirait même
qu’il respire enfin, on entend une petite musique de soulagement.
Elle se penche alors au-dessus de
la boîte à rêves, ses mains jouent avec les grosses baguettes. Elle lance des
mots : jaune, jaune, jaune. Ajoute de l’or, insuffisant, il faut qu’il
brille, brille, brille. Des fleurs, des étoiles, les noms des animaux qu’elle
aime, tout un mélange de verbes et d’adjectifs descendent un à un dans la
boîte. Elle remue et continue. Un chant lui vient aux lèvres, du chant sortent
des îles, des manguiers, des pirogues, des palétuviers, des marsupiaux, des cattleyas,
des caméléons, des soleils, beaucoup de soleils : les mots se mêlent et
s’emmêlent.
Au début ne surgit que d’infimes
fleurs pâlottes, elle ne sait trop ce qu’elle doit en penser, alors elle ne
pense pas et continue sa mélopée.
Peu à peu des formes plus
généreuses, vraiment jaunes, aussi jaunes que son chapeau, émergent, puis
s’envolent dans le ciel, de plus en plus nombreuses, de plus en plus grosses.
Elle sourit.
Enfin, un couple de charocks
jaillit et danse, la musique endiablée accompagne leurs acrobaties. Elle
s’amuse. D’autres suivent, tous brillent d’un éclat qui fait chavirer le gris.
Et sortent les unes après les autres d’étonnantes formes mi- animales, mi-
humaines, qui suivent le rythme et s’envolent dans le ciel.
Mijoty ne s’est pas aperçue que
la nuit est tombée tant la lumière que donne ses rêves jaunes éclabousse toute
la plaine. Elle ne s’est pas aperçue de la foule qui est venue près de la boîte
à rêves et qui regarde émerveillée ces danseurs chanteurs du ciel. Elle n’a pas
vu non plus le grand magicien des ombres, tout droit planté sur son bâton de pèlerin, les yeux levés et
pleins de joie.
Elle continue à remuer ses mots,
absorbée par ses bulles d’or qui tournoient de plus en plus vite, de plus en
plus haut.
Mais il faut un moment où tout
s’arrête. Elle entend le rire clair du magicien ; il vient de comprendre
tout là-haut la dispute de Dame Lune avec les intrus de Mijoty. Elle est en colère la lune, dit-il à la foule
enchantée, elle pensait dormir tranquille cette nuit, et tout ce bruit, tout ce
mouvement ont chassé son manteau gris.
Surprise, Mijoty lève la tête.
Elle n’en croit pas ses yeux ni ses oreilles : tout le canton est là, et
le grand magicien qui la regarde, elle. Elle
se sent fondre. D’ailleurs elle fond : ses jambes ne la portent plus, elle
s’allonge sur le gazon, si fatiguée et s’endort.
Quand elle s’éveille, elle sent
la douce chaleur de sa couette et un rayon de soleil lui chauffe le nez. Elle
réalise soudain tout ce qu’elle a manqué dans la nuit de la pleine lune, elle
en est tout énervée. J’ai raté le magicien des ombres, je l’ai raté,
répète-elle toute affolée. Elle se lève d’un bond et sort un peu hagarde et
mécharde de sa chambre, puis file dans le jardin. La boîte à rêves est toujours
là. Assis tranquillement près d’elle, le magicien des ombres l’attend.
Elle se recoiffe d’un geste
brusque, enfonce son chapeau de paille bien bas sur le front, lisse sa veste
fripée et vient s’asseoir près de lui.
Il lui raconte qu’il a calmé la
lune, qu’elle a fini par s’amuser avec ses soleils, et que tout le village et les
villages autour admirent désormais Mijoty et sont heureux d’avoir près d’eux
une conteuse ensorceleuse. Mijoty rougit et voudrait bien poser toutes ses
questions sur les mains qu’elle regarde avec fascination : elle bégaie
deux ou trois mots.
Dans les yeux du magicien elle
voit briller de la bonté. On a le temps, lui dit-il, il lui apprendra tout ce
qu’elle veut savoir et elle lui apprendra tout ce qu’il veut savoir.
Mijoty pousse un grand soupir de
soulagement. Le soleil est revenu et avec lui de nouvelles aventures. Elle
regarde le magicien qui la regarde et elle se sent soudain bien joyeuse et bien
trop calme.

Il faudrait m'envoyer ton magicien de temps en temps Polly pour me montrer la vie en rose
RépondreSupprimerje pars demain pour quelques jours et une angoisse terrible me saisit un peu comme si je m'apprêtais à commettre une faute terrible, c'est dingue quand même
J'ai relu cette histoire avec un grand plaisir
je t'embrasse
Dis moi si je rêve, mais j'avais lu un texte sur la mer, je n'avais pas laissé de com tellement je l'avais trouvé beau et maintenant que je veux le relire et laisser un com je ne le retrouve plus
J'ai remis à plus tard la publication sur la mer... le texte est sur la petite fabrique.
SupprimerPour le magicien, pas de souci, pense très fort à moi, adieu culpabilité, profite de ton séjour.
Bisous
C'est un magnifique texte, j'ai adoré... et j'aime toujours autant le relire.
RépondreSupprimerPasse une douce soirée, ma Polly.
Merci pour ce moment retrouvé.
Moment retrouvé et moment pendant lequel je me suis perdue à faire des bulles jaunes pour le plaisir de Mijoty.
Supprimer:)
Tu oses nous offrir une boîte à rêves, pendant que j'ose buller penses-tu, alors que je "bulldozer", et bien oui osons en chœur, encore et toujours, osons pour faire sourire la vie...
RépondreSupprimerUn grand plaisir de relire ce texte, bonne semaine
Oui mais quand tu bulldozer, tu bulles d'oser, donc tu oses buller ou tu doses ta bulle?
Supprimer;)
Les mots s'amusent et nous jouons avec eux.
Merci d'être là, bonne semaine à toi aussi.