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jeudi 5 septembre 2013

La boîte à rêves




C'est la saison des rêves.
Le petit dernier pour l'association Rêves est en souscription.

 Pour souscrire, rendez-vous sur le blog des anthologies éphémères.



 Maintenant je me permets de publier ce texte, écrit pour le  deuxième livre: "La boîte à rêves", toujours en vente par le biais de TheBookEdition.

Mijoty n’aime pas le gris et ce jour-là, il fait gris. Un gris uniforme dehors et tout autant gris dans sa tête.


Elle s’ennuie.


Les heures grises sont toujours plus longues que les autres.

Pour occuper la grisaille de ce jour, elle décide d’ouvrir sa boîte à rêves. Voilà longtemps qu’elle ne l’avait ouverte, héritage de grand-mémé Tourbillon.  Grand-mémé Tourbillon était le personnage le plus  critiqué, le plus craint et le plus dérangeant de la famille de Mijoty.  


Elle ne l’a pas connue, elle a entendu parler de ses sautes d’humeur, de ses disparitions et de ses retours tonitruants, de ses rires comme de ses colères, de ses vilains tours comme de ses splendides cadeaux. Et cette boîte à rêves, c’est le cadeau merveilleux qu’elle lui a laissé.


 Une boîte à rêves, c’est d’abord un instrument, plein de sons et de couleurs, un gros chaudron avec des baguettes pour mélanger les mots. Au début, quand elle l’utilisa pour les premières fois, elle ne fut guère douée. Il lui fallut beaucoup de patience et d’imagination pour que surgissent quelques contes mal fagotés et tout flagamous.  

Au fil du temps, elle l’apprivoisa. Elle mêlait tous les mots connus et inconnus,  les mots nouveaux ou inventés, les mots volés à d’autres langues, les mots durs et les doux, les coquins et les sereins, les vertueux et les vaniteux. Elle concoctait alors un fatras odorant qui l’embarquait vers des pays tout aussi étranges que passionnants.


Puis le temps passa, elle s’en soucia moins parce qu’elle vivait tant d’aventures qu’elle n’avait nul besoin d’en solliciter d’autres. Les soirs, épuisée, elle dormait sans rêver.


Sauf aujourd’hui.


Aujourd’hui, c’est un jour spécial.  Un jour d’attente et comme tous les jours où il faut attendre, les heures deviennent des mois, mais le pire c’est  que ce  jour est gris. C’est fatigant l’attente, c’est fatigant le gris.


On parlait dans le canton du passage du  grand magicien des ombres. Il vient de temps à autre à la lune pleine. Il est capable de captiver tout un village avec ses grandes mains. Elles s’animent en mille images sur le clair de l’astre, qui lui-même devient si vivant qu’on dirait une déesse qui danse. Enfant, elle avait été éblouie par ce bonheur céleste. 


Mais il fait gris, si gris. Comment la lune pourra montrer toute sa  clarté, emmitouflée qu’elle est dans son gros manteau de nuages ?

Le gris l’ennuie profondément, surtout ce soir, elle espère tant apprendre de celui qui dessine la nuit.


 Elle récupère son chaudron, le descend dans le jardin et le trouve bien poussiéreux.  D’un souffle puissant elle lui rend toutes ses couleurs, on dirait même qu’il respire enfin, on entend une petite musique de soulagement.


Elle se penche alors au-dessus de la boîte à rêves, ses mains jouent avec les grosses baguettes. Elle lance des mots : jaune, jaune, jaune. Ajoute de l’or, insuffisant, il faut qu’il brille, brille, brille. Des fleurs, des étoiles, les noms des animaux qu’elle aime, tout un mélange de verbes et d’adjectifs descendent un à un dans la boîte. Elle remue et continue. Un chant lui vient aux lèvres, du chant sortent des îles, des manguiers, des pirogues, des palétuviers, des marsupiaux, des cattleyas, des caméléons, des soleils, beaucoup de soleils : les mots se mêlent et s’emmêlent.


Au début ne surgit que d’infimes fleurs pâlottes, elle ne sait trop ce qu’elle doit en penser, alors elle ne pense pas et continue sa mélopée.


Peu à peu des formes plus généreuses, vraiment jaunes, aussi jaunes que son chapeau, émergent, puis s’envolent dans le ciel, de plus en plus nombreuses, de plus en plus grosses. Elle sourit.

Enfin, un couple de charocks jaillit et danse, la musique endiablée accompagne leurs acrobaties. Elle s’amuse. D’autres suivent, tous brillent d’un éclat qui fait chavirer le gris. Et sortent les unes après les autres d’étonnantes formes mi- animales, mi- humaines, qui suivent le rythme et s’envolent dans le ciel. 


Mijoty ne s’est pas aperçue que la nuit est tombée tant la lumière que donne ses rêves jaunes éclabousse toute la plaine. Elle ne s’est pas aperçue de la foule qui est venue près de la boîte à rêves et qui regarde émerveillée ces danseurs chanteurs du ciel. Elle n’a pas vu non plus le grand magicien des ombres, tout droit planté  sur son bâton de pèlerin, les yeux levés et pleins de joie.


Elle continue à remuer ses mots, absorbée par ses bulles d’or qui tournoient de plus en plus vite, de plus en plus haut.


Mais il faut un moment où tout s’arrête. Elle entend le rire clair du magicien ; il vient de comprendre tout là-haut la dispute de Dame Lune avec les intrus de Mijoty.  Elle est en colère la lune, dit-il à la foule enchantée, elle pensait dormir tranquille cette nuit, et tout ce bruit, tout ce mouvement ont chassé son manteau gris. 


Surprise, Mijoty lève la tête. Elle n’en croit pas ses yeux ni ses oreilles : tout le canton est là, et le grand magicien qui la regarde, elle.  Elle se sent fondre. D’ailleurs elle fond : ses jambes ne la portent plus, elle s’allonge sur le gazon, si fatiguée et s’endort. 


Quand elle s’éveille, elle sent la douce chaleur de sa couette et un rayon de soleil lui chauffe le nez. Elle réalise soudain tout ce qu’elle a manqué dans la nuit de la pleine lune, elle en est tout énervée. J’ai raté le magicien des ombres, je l’ai raté, répète-elle toute affolée. Elle se lève d’un bond et sort un peu hagarde et mécharde de sa chambre, puis file dans le jardin. La boîte à rêves est toujours là. Assis tranquillement près d’elle, le magicien des ombres l’attend.


Elle se recoiffe d’un geste brusque, enfonce son chapeau de paille bien bas sur le front, lisse sa veste fripée et vient s’asseoir près de lui. 


Il lui raconte qu’il a calmé la lune, qu’elle a fini par s’amuser avec ses soleils, et que tout le village et les villages autour admirent désormais Mijoty et sont heureux d’avoir près d’eux une conteuse ensorceleuse. Mijoty rougit et voudrait bien poser toutes ses questions sur les mains qu’elle regarde avec fascination : elle bégaie deux ou trois mots. 


Dans les yeux du magicien elle voit briller de la bonté. On a le temps, lui dit-il, il lui apprendra tout ce qu’elle veut savoir et elle lui apprendra tout ce qu’il veut savoir. 


Mijoty pousse un grand soupir de soulagement. Le soleil est revenu et avec lui de nouvelles aventures. Elle regarde le magicien qui la regarde et elle se sent soudain bien joyeuse et bien trop calme.


6 commentaires:

  1. Il faudrait m'envoyer ton magicien de temps en temps Polly pour me montrer la vie en rose
    je pars demain pour quelques jours et une angoisse terrible me saisit un peu comme si je m'apprêtais à commettre une faute terrible, c'est dingue quand même
    J'ai relu cette histoire avec un grand plaisir
    je t'embrasse
    Dis moi si je rêve, mais j'avais lu un texte sur la mer, je n'avais pas laissé de com tellement je l'avais trouvé beau et maintenant que je veux le relire et laisser un com je ne le retrouve plus

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    1. J'ai remis à plus tard la publication sur la mer... le texte est sur la petite fabrique.

      Pour le magicien, pas de souci, pense très fort à moi, adieu culpabilité, profite de ton séjour.

      Bisous

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  2. C'est un magnifique texte, j'ai adoré... et j'aime toujours autant le relire.

    Passe une douce soirée, ma Polly.

    Merci pour ce moment retrouvé.

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    1. Moment retrouvé et moment pendant lequel je me suis perdue à faire des bulles jaunes pour le plaisir de Mijoty.
      :)

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  3. Tu oses nous offrir une boîte à rêves, pendant que j'ose buller penses-tu, alors que je "bulldozer", et bien oui osons en chœur, encore et toujours, osons pour faire sourire la vie...
    Un grand plaisir de relire ce texte, bonne semaine

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    1. Oui mais quand tu bulldozer, tu bulles d'oser, donc tu oses buller ou tu doses ta bulle?
      ;)

      Les mots s'amusent et nous jouons avec eux.

      Merci d'être là, bonne semaine à toi aussi.

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