1
Une femme déjà âgée sonnait à la porte d’une maison. Une de ces petites
maisons, liées à d’autres maisons mitoyennes et qui tiennent la longueur d’une
rue. Elle sonnait fort, avec insistance. Elle appelait aussi d’une petite voix
inquiète: “Madame Bernard. Madame Bernard”. Une voisine ouvrit
son volet.
- C’est un peu tôt,
Madame Marge! Elle doit encore dormir, dit-elle.
- Non. Elle doit me
descendre à la ville ce matin. C’est que moi, j’ai un rendez-vous. Elle
m’a dit: huit heures précises.
Pendant que Madame Marge maintenait son doigt sur la sonnette, la voisine
la rejoignit.
- C’est bizarre,
dit la voisine. Si elle vous a dit huit heures, c’est huit heures!
- Oui, c’est
vraiment pas normal! J’espère qu’elle a
rien!
- Peut-être qu’elle
est tombée dans l’escalier! Elle a toujours craint ses escaliers!
- Ne dites pas de
malheur! Ça les fait arriver!
Elles
arrêtèrent un passant.
- Monsieur Vermon!
Vous voilà à point! Vous avez pas vu Madame Bernard?
- Non, pas encore!
Que se passe-t-il?
- Elle répond pas et elle devait descendre
Madame Marge à la ville. On trouve pas ça
normal.
Monsieur Vermon éclata de rire.
- Et pourquoi ce
serait pas normal? Elle a le droit d’avoir oublié!
- Elle oublie
jamais un service, répondit Mme Marge sur un ton un peu pincé. Je
suis vraiment inquiète.
Monsieur Vermon fronça le sourcil et se mit à frapper sur le bois de la
porte avec le poing pendant que les femmes reculaient sur la chaussée et
levaient le nez vers le premier étage espèrant la voir paraître à sa fenêtre.
Mais le silence seul leur répondit. En face quelques volets s’ouvrirent, des
têtes curieuses se penchaient. L’homme cessa son tapage. Il se tourna vers les
visages défaits des petites vieilles et leur sourit, impuissant.
- Il faudrait
peut-être prévenir sa fille. Vous avez son numéro de téléphone Madame Marge?
demanda-t-il.
- Oui, je crois.
Mais il faut que j’aille jusque chez moi.
- Je vous
accompagne, dit la voisine. Et vous, attendez-nous là.
- Mais pourquoi
faire?
- Parce que si elle
se réveille, elle aura peut-être besoin d’aide.
- Vous avez pas
encore compris que c’est pas normal! s’exclama Madame Marge avec une moue de
dépit.
Elles s’éloignèrent toutes deux. Monsieur Vermon fit quelques pas devant la
maison. Une jeune femme le croisa sur le trottoir. Elle avançait de son pas sûr
pendant qu’il évaluait les courbes de son dos. Il avait une bonne cinquantaine
d’années, le cheveu encore dru et le regard pétillant. Une autre femme passa.
Ils se saluèrent brièvement. Il commençait à être mal à l’aise devant cette
porte, la femme se retourna plusieurs fois, soupçonneuse. Genre commère à
histoires. Il déplia son journal pour se donner une contenance. Un homme
s’excusa de le déranger, parce qu’il avait frôler le papier et que la feuille
avait failli voler. Il le salua. Il fit encore quelques pas, puis coinça le
journal sous le bras et esquissa un mouvement pour partir lorsqu’une voiture
blanche s’arrêta devant lui. Une jeune femme brune en sortit, un trousseau de
clefs à la main.
- Enfin vous voilà!
Madame Marge pense qu’il est arrivé quelque chose à votre mère. Mais
elle n’est sûrement qu’endormie.
Elle hôcha simplement la tête. Elle paraissait soucieuse. Elle tourna une
clef dans la serrure. La porte
ne céda pas.
- Elle a dû tirer
le verrou, murmura-t-elle
Elle parvint à ouvrir enfin. Monsieur Vernon la suivit dans le couloir. Elle
se tourna vers lui.
- Attendez-là. Je
vous appelle si c’est nécessaire.
Les deux vieilles venaient d’arriver. Elle rejoignirent monsieur Vermon
dans le sombre vestibule. Ils n’attendirent pas longtemps. Ils se précipitèrent
dans le salon au cri de la jeune femme.
- Qu’arrive-t-il
Marie ? demanda Madame Marge.
Marie arrachait violemment un à un de gros volumes lourds sur le corps
d’une femme allongée. Le visage était
cireux. Un hématome gonflait la joue.
- Appelez les pompiers,
dit Marie. Le téléphone est sur la petite commode près de la télévision.
Pendant qu’elle continuait à dégager les livres, Monsieur Vermon avait
saisi le combiné. Il parla d’une voix atone et ferme. Il donna le nom, le
numéro de rue et quelques autres explications. Les deux vieilles femmes
constataient le désastre en s’interrogeant du regard. Non seulement Madame
Bernard était sans connaissance, mais le salon semblait avoir connu l’ouragan.
Des bouteilles jonchaient le sol, des verres étaient cassés partout sur le
parquet, des coussins avaient volé pêle-mêle dans la pièce, des revues
traînaient. Un beau ravage!
- Son pouls bat
régulièrement, dit Marie.
- Comment ces
volumes ont pu tomber sur elle? demanda l’homme de sa voix toujours neutre.
- Elle les avait
posés là, juste comme ça sur le rebord du canapé. Et ils formaient une pile
impressionnante. On devait lui installer des étagères.
Elle se tut puis appela sa mère doucement. Les lèvres de la blessée
remuèrent à peine.
- Mon Dieu! Pourvu
que ce soit rien, dit la voisine.
- Elle est quand
même trop pâle et sa respiration est toute petite, ajouta chevrotante Mme
Marge.
- Mais elle est
vivante, s’agaça Marie, elle est juste assommée.
C’est à ce moment-là qu’elle réalisa les dégâts dans le salon.
- Mais que s’est-il
passé ici?
- Ben ça! En tous
cas j’ai rien entendu cette nuit, répliqua la voisine. D’ailleurs je prends mon
cachet à neuf heures et à neuf heures cinq je dors.
- Il faut alerter
la police, ce foutoir, c’est pas le genre de ma mère !
2
- Je vous assure,
Monsieur l’Inspecteur, c’est moi.
- C’est vous qui
avez balancé des bouteilles, des verres, des coussins et autres objets dans
votre salon?
- Oui. S’il vous
plaît, laissez-moi, je suis encore fatiguée.
Marie saisit la main de sa mère sur le drap d’hôpital.
- Je le raccompagne
et je reviens, dit-elle.
- Rentre. Va
t’occuper de ta petite. Je veux dormir
maintenant.
Marie et l’inspecteur sortirent de la chambre.
- Vous savez je ne
la crois pas, dit l’homme cravaté et qui semblait trop jeune pour l’emploi.
- Moi non plus. Mais
c’est bien mystérieux. Aucune serrure n’a subi de dommages. De plus la porte du
jardin était fermée à clef comme d’habitude.
- Évidemment!
Personne n’est entré chez elle sans son accord. Elle connaît l’agresseur et le
protège.
- Je ne crois pas.
Maman n’est pas une femme … comment dire.... C’est quelqu’un de sain…et
toujours à donner un coup de main aux autres. Je
ne lui vois pas d’ennemi.
Le jeune homme avançait d’un pas rapide. Marie ne chercha pas à le
rattraper. Il s’arrêta brusquement et demanda:
- Cette porte du
jardin…
- Oui ?
- Combien de
trousseaux de clefs?
- Deux, je crois.
- Qui les a?
- Elle.
- Où sont-ils?
- Près de la porte,
accrochés à un clou… je crois.
- Vous croyez? Les
avez-vous vus récemment.
- J’en ai vu un
quand j’ai voulu vérifier que la porte était bien fermée.
- Et l’autre?
Marie le regarda perplexe. Elle haussa les épaules et lui dit de revenir
demain, qu’il interrogerait sa mère à nouveau, que sans doute elle irait mieux.
3
Marie se tenait assise près du lit de sa mère. Toutes deux se taisaient. La
malade tourna les yeux vers sa fille. Elles se
regardaient silencieuses.
- Je sais ce que tu
penses, dit Mme Bernard.
- Ah oui?
- Tu m’en veux
n’est-ce pas?
- Beaucoup! Je ne
comprends pas ce qui se passe depuis lundi. Tu ne dis rien. Tu fais la fatiguée
perpétuelle alors que le docteur dit que tout va bien.
- Je suis fatiguée.
Très.
- Et cette histoire
de colère! Que tu te serais mise toute seule à tout casser! Maman, je te
connais trop bien, tu ne supportes pas le désordre! Mêmes ces foutus livres
étaient rangés nickel chrome par ordre alphabétique!
La mère se redressa sur ses coussins. Elle avait la mine rongée par on ne
sait quel chagrin.
- De tout façon je
ne porterai pas plainte.
- Ça je sais.
L’inspecteur abandonne. On a retrouvé le deuxième trousseau sous un pot. Tu
peux me dire ce qu’il faisait là?
-
…
- Tu as quelqu’un
dans ta vie et tu me le caches? Mais tu sais bien que tu as le droit de refaire
ta vie. Tu es encore si jeune!
-
…
- oh! Maman, tu me
fais si peu confiance?
Marie avait les paupières qui s’ourlaient de larmes. Elle se retourna pour
les cacher à sa mère.
- Marie,
pardonne-moi. En effet, j’ai quelqu’un. Et…c’était une dispute violente. Voilà…
Il n’est pas libre. Je ne veux pas faire d’histoires.
- Mais il a failli
te tuer.
- Pas du tout. Il
m’a poussé sur le canapé parce que je ne voulais pas qu’il parte et les livres…
enfin tu comprends. Ecoute… j’ai pas envie d’en parler maintenant…Plus tard, tu
veux bien? Je te promets.
- Et je le connais?
Elle tourna la tête vers la fenêtre pour dire non comme si elle ne voulait
pas que Marie l’obligeât à avouer encore plus.
- Dis, tu peux
m’apporter quelques vêtements. Je vais bientôt sortir et il me faut mes
affaires. Et mon sac aussi. Tu peux faire ça? Tu me les apportes ce soir. Ca
te dérange pas trop?
- Okay! Alors à ce
soir. Je viens avec Marc et la petite. Tu
veux bien?
Elle acquièça avec un beau sourire de soulagement. Elle caressa les cheveux
de sa fille quand celle-ci se pencha pour l’embrasser.
- S’il te plaît
remets la clef du jardin sous le pot.
- Mais je ne
l’ai jamais enlevée, répondit Marie
étonnée.
4
Elle avait pris le combiné du téléphone et composé un numéro. Elle
attendit. Il sonna longtemps. Elle allait raccrocher quand elle entendit le
déclic puis la voix d’une femme.
- Bonjour Madame,
puis-je parler à Monsieur Mendoux, s’il vous plaît.
Une voix rêche lui répondit qu’il n’était pas là et d’ailleurs qui le
voulait? Elle se présenta comme agent d’assurance, qu’elle avait besoin de
vérifier un numéro dans leur contrat, qu’il était nécessaire que Monsieur la
rappelle dès que possible.
Elle prenait la voix fraîche d’une jeune femme très sûre d’elle. A l’autre
bout du fil, la voix rêche se radoucit un peu puis elle l’entendit appeler sans
tendresse un dénommé Jean-Philippe qui paraît-il venait d’arriver.
- C’est Charlotte,
annonça-t-elle. J’ai dit à ta femme que c’était ta mutuelle. Joue
le jeu.
-
Oui, d’accord,
dit une voix plutôt embarrassée.
- Va chercher un
contrat quelconque. Agis. J’ai à te parler.
Elle attendit un long moment, s’impatienta en marmonant. Elle ne
ressemblait plus à la mère fatiguée. Elle avait le regard alerte, elle bouffait
sa chevelure brune d’un geste coquet. Enfin, elle
entendit un “voilà” essoufflé.
- Fais semblant de
lire ce papier et écoute-moi.
- Oui, je vous suis.
- Ce soir, tu
m’attends chez moi. Je vais rentrer. Mais je ne sais pas à quelle heure. On va
dire vers minuit. Tu feras comme d’habitude. Tu attendras qu’elle dorme.
- Quelle page?
- Elle dort à
quelle page?
- A quelle page je
trouve cette info?
- … Ah oui! A la place habituelle, la clef est restée
sous le pot.
- Mais je ne trouve pas.
-
Tu la trouveras
comme tu l’as trouvée depuis cinq ans! Tu
viendras?
- Ah oui! J’ai
l’info, c’est le numéro 25144
A
- Il faut que je
sache si tu viendras. Réponds par oui ou par non.
- Oui, c’est
d’accord. Pas de problème.
- Bon, à ce soir.
Tu me dois bien ça, n’est-ce pas?
- Oui, je vous ai
dit oui! Je vous l’envoie dès que possible. Au
revoir.
Et on raccrocha. Elle serrait les
lèvres, mécontente.
- Je me vengerai,
murmura-t-elle.
5
Une femme quittait l’hôpital. Deux heures venaient de sonner à l’église.
Elle se dirigeait vivement dans des rues qu’elle connaissait bien. Elle arriva
chez elle, glissa silencieusement la clef dans la serrure et entra. Le noir du
vestibule ne la surprit pas. Elle tâtonna et ouvrit sans bruit le tiroir d’un
petit meuble. Elle se saisit d’une torche et l’alluma. Elle atteignit le salon
et dirigea la lumière sur le canapé. C’était exactement ça. Elle sourit. Les
livres avaient été reposés sur le dos du canapé en une pile branlante. Et un
homme ronflait doucement sur celui-ci, totalement confiant. Elle alla vers la
cuisine et revint munie d’une planchette à découper. Elle
alluma le plafonnier. Il ne se réveilla pas.
- Je n’ai jamais
fait ça! Jamais! Mais tu le mérites.
Rageusement elle lui porta un coup au front. Le bois de la planche fit un
bruit mat sur le crâne. L’homme ouvrit les yeux. Elle eut un mouvement de
recul, apeurée et abattit à nouveau le rabat de son arme sur son crâne.
- Mon dieu!
J’espère que je ne t’ai pas tué! Tu vois comme tu me rends méchante! Tu
m’as tellement fait mal.
Elle le secoua violemment. Il gémit.
- Bien!, dit-elle
rassurée, Juste comme moi l’autre soir!
C’est ta femme qui va être en colère
qu’on te retrouve chez moi sous les livres! Oh! Quelle histoire ça va
faire! Ça t’apprendra à m’abandonner! Je te hais!. Tu vas être sacrément
surpris quand Marie va te trouver demain matin! J’imagine la scène. Très très
drôle! Et je donnerais n’importe quoi pour entendre tes explications à ta
femme. Aïe ! Aïe! Aïe! ça va chauffer dur! Tes mensonges ne suffiront plus!
En parlant tout haut à cet homme assommé, elle tira un des volumes et tout
le tas tomba sur le canapé recouvrant le corps. Elle éteignit et ressortit
après avoir rangé méticuleusement la lampe de poche. Elle
reprit le chemin de l’hôpital.
6
- Salut Maman. Tu
sembles plus fraîche aujourd’hui. On dirait que tu vas mieux.
- Oui. J’ai envie
de prendre l’air, tu m’accompagnes?
Elles marchaient toutes deux d’un pas tranquille dans le petit jardin de
l’hôpital.
- Ce matin, on est
passé chez toi, comme promis pour les étagères. Il était temps de faire quelque
chose. Tes livres étaient encore tombés.
- Ah!… et …vous
n’avez rien trouvé sous les livres?
- Pourquoi? Il
fallait trouver quelque chose?
- Euh! Non! Tu
m’avais dit les avoir rangés, alors je me demande pourquoi ils sont tombés.
- Oh! Tu sais, je
les avais surtout entassés, pas vraiment très bien rangés.
Marie ne vit pas la déception affichée sur le visage de sa mère. Elles
continuèrent leur promenade, discutant de choses et d’autres.
- Et les nouvelles
du quartier?
- J’ai vu Madame
Marge. Quelle bavarde!
- Et que t’a-t-elle
dit?
- Les commérages du
moment. Tiens! Il paraît que Monsieur Mendoux a disparu.
- Disparu? dit-elle
d’une voix tremblante.
- Ça a l’air de te
contrarier.
- Mais non,
simplement… je suis étonnée. Et comment ça
disparu?
- Madame Marge l’a
croisé assez tôt ce matin. Il est passé comme une tornade. Il avait une grosse
bosse au front. Elle suppose que c’est sa femme qui l’a frappé. Mais tu sais
c’est les ragots ordinaires de Madame Marge.
- Ne dis pas du mal
de cette femme. Elle est pas méchante pour deux sous. Et
qu’ a-t-elle dit encore?
- Madame Mendoux a
fait un foin du tonnerre qu’il avait disparu. Elle voulait appeler la police,
mais Madame Marge est arrivé à la rassurer puisqu’elle l’avait croisé.
- On n’en sait pas
plus?
- Des bruits
courent qu’il serait allé rejoindre une jeunette…
Le visage de la mère venait de prendre une teinte blafarde, ses mains
tremblaient.
- Qu’est-ce que tu
as Maman? Tu es toute pâle. Allez viens, je ne me suis pas rendu compte que je
te fatiguais. Je te ramène à ta chambre.
Un vrai roman policier, sans police puisqu'elle a abandonnée l'enquête :-))
RépondreSupprimerL'histoire ne pouvait pas se conclure " simplement " ! Le rebondissement final laisse envisager un triple jeu ...
RépondreSupprimerMerci pour ce suspense.
Bonne fin de journée.
Ah ces séductrices, jusqu'au bout elles se veulent aimées même quand c'est risqué
RépondreSupprimerbises et bonne journée
Suspense quand tu nous tiens...je me suis régalée...j'ai pensé à de l'Agatha Christie ...c'est tellement bien raconté que ...j'étais dans le couloir sombre à chuchoter au sujet de ce mystère ;-) Bien amicalement à toi chère Montagnarde , je t'embrasse
RépondreSupprimerQuelle histoire ! Jusqu'au bout, on est accroché! Il s'en passe des choses un petit village!
RépondreSupprimerà tous:
RépondreSupprimerc'était très amusant d'écrire ce récit moqueur.
En effet, dans les villages, c'est terrible... :)
Je l'avais dédié à une amie qui avait une tigresse de voisine.
Bises à tous.