Publicité

Avertissement: toute publicité qui apparaîtrait en bandeau ou en mot surligné n'est pas de mon fait. Les fauteurs de troubles sont les hébergeurs et leurs fournisseurs. Si vous remarquez une publicité qui incite à des pratiques peu morales, faites m'en part en utilisant le contact. Merci.

vendredi 31 mai 2013

Le canapé fatal






1

Une femme déjà âgée sonnait à la porte d’une maison. Une de ces petites maisons, liées à d’autres maisons mitoyennes et qui tiennent la longueur d’une rue. Elle sonnait fort, avec insistance. Elle appelait aussi d’une petite voix inquiète: “Madame Bernard. Madame Bernard”. Une voisine ouvrit son volet.

-  C’est un peu tôt, Madame Marge! Elle doit encore dormir, dit-elle.

-  Non. Elle doit me descendre à la ville ce matin. C’est que moi, j’ai un rendez-vous. Elle m’a dit: huit heures précises.

Pendant que Madame Marge maintenait son doigt sur la sonnette, la voisine la rejoignit.

-  C’est bizarre, dit la voisine. Si elle vous a dit huit heures, c’est huit heures!

-   Oui, c’est vraiment pas normal! J’espère qu’elle a rien!

-  Peut-être qu’elle est tombée dans l’escalier! Elle a toujours craint ses escaliers!

-   Ne dites pas de malheur! Ça les fait arriver!

Elles arrêtèrent un passant.

-  Monsieur Vermon! Vous voilà à point! Vous avez pas vu Madame Bernard?

-   Non, pas encore! Que se passe-t-il?

-   Elle répond pas et elle devait descendre Madame Marge à la ville. On trouve pas ça normal.

Monsieur Vermon éclata de rire.

- Et pourquoi ce serait pas normal? Elle a le droit d’avoir oublié!

- Elle oublie jamais un service, répondit Mme Marge sur un ton un peu pincé. Je suis vraiment inquiète.

Monsieur Vermon fronça le sourcil et se mit à frapper sur le bois de la porte avec le poing pendant que les femmes reculaient sur la chaussée et levaient le nez vers le premier étage espèrant la voir paraître à sa fenêtre. Mais le silence seul leur répondit. En face quelques volets s’ouvrirent, des têtes curieuses se penchaient. L’homme cessa son tapage. Il se tourna vers les visages défaits des petites vieilles et leur sourit, impuissant.

- Il faudrait peut-être prévenir sa fille. Vous avez son numéro de téléphone Madame Marge? demanda-t-il.

- Oui, je crois. Mais il faut que j’aille jusque chez moi.

- Je vous accompagne, dit la voisine. Et vous, attendez-nous là.

-  Mais pourquoi faire?

- Parce que si elle se réveille, elle aura peut-être besoin d’aide.

- Vous avez pas encore compris que c’est pas normal! s’exclama Madame Marge avec une moue de dépit.



Elles s’éloignèrent toutes deux. Monsieur Vermon fit quelques pas devant la maison. Une jeune femme le croisa sur le trottoir. Elle avançait de son pas sûr pendant qu’il évaluait les courbes de son dos. Il avait une bonne cinquantaine d’années, le cheveu encore dru et le regard pétillant. Une autre femme passa. Ils se saluèrent brièvement. Il commençait à être mal à l’aise devant cette porte, la femme se retourna plusieurs fois, soupçonneuse. Genre commère à histoires. Il déplia son journal pour se donner une contenance. Un homme s’excusa de le déranger, parce qu’il avait frôler le papier et que la feuille avait failli voler. Il le salua. Il fit encore quelques pas, puis coinça le journal sous le bras et esquissa un mouvement pour partir lorsqu’une voiture blanche s’arrêta devant lui. Une jeune femme brune en sortit, un trousseau de clefs à la main.

- Enfin vous voilà! Madame Marge pense qu’il est arrivé quelque chose à votre mère. Mais elle n’est sûrement qu’endormie.

Elle hôcha simplement la tête. Elle paraissait soucieuse. Elle tourna une clef dans la serrure. La porte ne céda pas.

- Elle a dû tirer le verrou, murmura-t-elle

Elle parvint à ouvrir enfin. Monsieur Vernon la suivit dans le couloir. Elle se tourna vers lui.

- Attendez-là. Je vous appelle si c’est nécessaire.

Les deux vieilles venaient d’arriver. Elle rejoignirent monsieur Vermon dans le sombre vestibule. Ils n’attendirent pas longtemps. Ils se précipitèrent dans le salon au cri de la jeune femme.

- Qu’arrive-t-il Marie ? demanda Madame Marge.

Marie arrachait violemment un à un de gros volumes lourds sur le corps d’une femme allongée. Le visage était cireux. Un hématome gonflait la joue.

- Appelez les pompiers, dit Marie. Le téléphone est sur la petite commode près de la télévision.

Pendant qu’elle continuait à dégager les livres, Monsieur Vermon avait saisi le combiné. Il parla d’une voix atone et ferme. Il donna le nom, le numéro de rue et quelques autres explications. Les deux vieilles femmes constataient le désastre en s’interrogeant du regard. Non seulement Madame Bernard était sans connaissance, mais le salon semblait avoir connu l’ouragan. Des bouteilles jonchaient le sol, des verres étaient cassés partout sur le parquet, des coussins avaient volé pêle-mêle dans la pièce, des revues traînaient. Un beau ravage!

- Son pouls bat régulièrement, dit Marie.

- Comment ces volumes ont pu tomber sur elle? demanda l’homme de sa voix toujours neutre.

- Elle les avait posés là, juste comme ça sur le rebord du canapé. Et ils formaient une pile impressionnante. On devait lui installer des étagères.

Elle se tut puis appela sa mère doucement. Les lèvres de la blessée remuèrent à peine.

- Mon Dieu! Pourvu que ce soit rien, dit la voisine.

- Elle est quand même trop pâle et sa respiration est toute petite, ajouta chevrotante Mme Marge.

- Mais elle est vivante, s’agaça Marie, elle est juste assommée.

C’est à ce moment-là qu’elle réalisa les dégâts dans le salon.

- Mais que s’est-il passé ici?

- Ben ça! En tous cas j’ai rien entendu cette nuit, répliqua la voisine. D’ailleurs je prends mon cachet à neuf heures et à neuf heures cinq je dors.

- Il faut alerter la police, ce foutoir, c’est pas le genre de ma mère !



2

- Je vous assure, Monsieur l’Inspecteur, c’est moi.

- C’est vous qui avez balancé des bouteilles, des verres, des coussins et autres objets dans votre salon?

- Oui. S’il vous plaît, laissez-moi, je suis encore fatiguée.

Marie saisit la main de sa mère sur le drap d’hôpital.
- Je le raccompagne et je reviens, dit-elle.

- Rentre. Va t’occuper de ta petite. Je veux dormir maintenant.

Marie et l’inspecteur sortirent de la chambre. 

- Vous savez je ne la crois pas, dit l’homme cravaté et qui semblait trop jeune pour l’emploi.

- Moi non plus. Mais c’est bien mystérieux. Aucune serrure n’a subi de dommages. De plus la porte du jardin était fermée à clef comme d’habitude.

- Évidemment! Personne n’est entré chez elle sans son accord. Elle connaît l’agresseur et le protège.

- Je ne crois pas. Maman n’est pas une femme … comment dire.... C’est quelqu’un de sain…et toujours à donner un coup de main aux autres. Je ne lui vois pas d’ennemi.

Le jeune homme avançait d’un pas rapide. Marie ne chercha pas à le rattraper. Il s’arrêta brusquement et demanda:

- Cette porte du jardin…

- Oui ?

- Combien de trousseaux de clefs?

- Deux, je crois.

- Qui les a?

- Elle.

- Où sont-ils?

- Près de la porte, accrochés à un clou… je crois.

- Vous croyez? Les avez-vous vus récemment.

- J’en ai vu un quand j’ai voulu vérifier que la porte était bien fermée.

- Et l’autre?

Marie le regarda perplexe. Elle haussa les épaules et lui dit de revenir demain, qu’il interrogerait sa mère à nouveau, que sans doute elle irait mieux.



3

Marie se tenait assise près du lit de sa mère. Toutes deux se taisaient. La malade tourna les yeux vers sa fille. Elles se regardaient silencieuses.

- Je sais ce que tu penses, dit Mme Bernard.

- Ah oui?

- Tu m’en veux n’est-ce pas?

- Beaucoup! Je ne comprends pas ce qui se passe depuis lundi. Tu ne dis rien. Tu fais la fatiguée perpétuelle alors que le docteur dit que tout va bien.

- Je suis fatiguée. Très.

- Et cette histoire de colère! Que tu te serais mise toute seule à tout casser! Maman, je te connais trop bien, tu ne supportes pas le désordre! Mêmes ces foutus livres étaient rangés nickel chrome par ordre alphabétique!

La mère se redressa sur ses coussins. Elle avait la mine rongée par on ne sait quel chagrin.

- De tout façon je ne porterai pas plainte.

- Ça je sais. L’inspecteur abandonne. On a retrouvé le deuxième trousseau sous un pot. Tu peux me dire ce qu’il faisait là?

-         

- Tu as quelqu’un dans ta vie et tu me le caches? Mais tu sais bien que tu as le droit de refaire ta vie. Tu es encore si jeune!

-         

-  oh! Maman, tu me fais si peu confiance?

Marie avait les paupières qui s’ourlaient de larmes. Elle se retourna pour les cacher à sa mère.

- Marie, pardonne-moi. En effet, j’ai quelqu’un. Et…c’était une dispute violente. Voilà… Il n’est pas libre. Je ne veux pas faire d’histoires.

-   Mais il a failli te tuer.

-  Pas du tout. Il m’a poussé sur le canapé parce que je ne voulais pas qu’il parte et les livres… enfin tu comprends. Ecoute… j’ai pas envie d’en parler maintenant…Plus tard, tu veux bien? Je te promets.

-  Et je le connais?

Elle tourna la tête vers la fenêtre pour dire non comme si elle ne voulait pas que Marie l’obligeât à avouer encore plus.

Dis, tu peux m’apporter quelques vêtements. Je vais bientôt sortir et il me faut mes affaires. Et mon sac aussi. Tu peux faire ça? Tu me les apportes ce soir. Ca te dérange pas trop?

- Okay! Alors à ce soir. Je viens avec Marc et la petite. Tu veux bien?

Elle acquièça avec un beau sourire de soulagement. Elle caressa les cheveux de sa fille quand celle-ci se pencha pour l’embrasser.

-  S’il te plaît remets la clef du jardin sous le pot.

-   Mais je ne l’ai  jamais enlevée, répondit Marie étonnée.



4

Elle avait pris le combiné du téléphone et composé un numéro. Elle attendit. Il sonna longtemps. Elle allait raccrocher quand elle entendit le déclic puis la voix d’une femme.

- Bonjour Madame, puis-je parler à Monsieur Mendoux, s’il vous plaît.

Une voix rêche lui répondit qu’il n’était pas là et d’ailleurs qui le voulait? Elle se présenta comme agent d’assurance, qu’elle avait besoin de vérifier un numéro dans leur contrat, qu’il était nécessaire que Monsieur la rappelle dès que possible.

Elle prenait la voix fraîche d’une jeune femme très sûre d’elle. A l’autre bout du fil, la voix rêche se radoucit un peu puis elle l’entendit appeler sans tendresse un dénommé Jean-Philippe qui paraît-il venait d’arriver.

-  C’est Charlotte, annonça-t-elle. J’ai dit à ta femme que c’était ta mutuelle. Joue le jeu.

-    Oui, d’accord, dit une voix plutôt embarrassée.

-    Va chercher un contrat quelconque. Agis. J’ai à te parler.

Elle attendit un long moment, s’impatienta en marmonant. Elle ne ressemblait plus à la mère fatiguée. Elle avait le regard alerte, elle bouffait sa chevelure brune d’un geste coquet. Enfin, elle entendit un “voilà” essoufflé.

-   Fais semblant de lire ce papier et écoute-moi.

-    Oui, je vous suis.

-   Ce soir, tu m’attends chez moi. Je vais rentrer. Mais je ne sais pas à quelle heure. On va dire vers minuit. Tu feras comme d’habitude. Tu attendras qu’elle dorme.

-     Quelle page?

-     Elle dort à quelle page?

-     A quelle page je trouve cette info?

-    … Ah oui!  A la place habituelle, la clef est restée sous le pot.

-    Mais je ne trouve pas.

-   Tu la trouveras comme tu l’as trouvée depuis cinq ans! Tu viendras?

-    Ah oui! J’ai l’info, c’est le numéro 25144 A

-  Il faut que je sache si tu viendras. Réponds par oui ou par non.

-   Oui, c’est d’accord. Pas de problème.

-   Bon, à ce soir. Tu me dois bien ça, n’est-ce pas?

-  Oui, je vous ai dit oui! Je vous l’envoie dès que possible. Au revoir.

Et on raccrocha. Elle serrait les  lèvres, mécontente.

-   Je me vengerai, murmura-t-elle.



5

Une femme quittait l’hôpital. Deux heures venaient de sonner à l’église. Elle se dirigeait vivement dans des rues qu’elle connaissait bien. Elle arriva chez elle, glissa silencieusement la clef dans la serrure et entra. Le noir du vestibule ne la surprit pas. Elle tâtonna et ouvrit sans bruit le tiroir d’un petit meuble. Elle se saisit d’une torche et l’alluma. Elle atteignit le salon et dirigea la lumière sur le canapé. C’était exactement ça. Elle sourit. Les livres avaient été reposés sur le dos du canapé en une pile branlante. Et un homme ronflait doucement sur celui-ci, totalement confiant. Elle alla vers la cuisine et revint munie d’une planchette à découper. Elle alluma le plafonnier. Il ne se réveilla pas.

-  Je n’ai jamais fait ça! Jamais! Mais tu le mérites.

Rageusement elle lui porta un coup au front. Le bois de la planche fit un bruit mat sur le crâne. L’homme ouvrit les yeux. Elle eut un mouvement de recul, apeurée et abattit à nouveau le rabat de son arme sur son crâne.

-  Mon dieu! J’espère que je ne t’ai pas tué! Tu vois comme tu me rends méchante! Tu m’as tellement fait mal.

Elle le secoua violemment. Il gémit.

-  Bien!, dit-elle rassurée,  Juste comme moi l’autre soir! C’est ta femme qui va être en colère  qu’on te retrouve chez moi sous les livres! Oh! Quelle histoire ça va faire! Ça t’apprendra à m’abandonner! Je te hais!. Tu vas être sacrément surpris quand Marie va te trouver demain matin! J’imagine la scène. Très très drôle! Et je donnerais n’importe quoi pour entendre tes explications à ta femme. Aïe ! Aïe! Aïe! ça va chauffer dur! Tes mensonges ne suffiront plus!

En parlant tout haut à cet homme assommé, elle tira un des volumes et tout le tas tomba sur le canapé recouvrant le corps. Elle éteignit et ressortit après avoir rangé méticuleusement la lampe de poche. Elle reprit le chemin de l’hôpital.



6

-  Salut Maman. Tu sembles plus fraîche aujourd’hui. On dirait que tu vas mieux.

-    Oui. J’ai envie de prendre l’air, tu m’accompagnes?

Elles marchaient toutes deux d’un pas tranquille dans le petit jardin de l’hôpital.

-  Ce matin, on est passé chez toi, comme promis pour les étagères. Il était temps de faire quelque chose. Tes livres étaient encore tombés.

-   Ah!… et …vous n’avez rien trouvé sous les livres?

-   Pourquoi? Il fallait trouver quelque chose?

- Euh! Non! Tu m’avais dit les avoir rangés, alors je me demande pourquoi ils sont tombés.

-  Oh! Tu sais, je les avais surtout entassés, pas vraiment très bien rangés.

Marie ne vit pas la déception affichée sur le visage de sa mère. Elles continuèrent leur promenade, discutant de choses et d’autres.

-  Et les nouvelles du quartier?

-  J’ai vu Madame Marge. Quelle bavarde!

-  Et que t’a-t-elle dit?

-  Les commérages du moment. Tiens! Il paraît que Monsieur Mendoux a disparu.

-  Disparu? dit-elle d’une voix tremblante.

-  Ça a l’air de te contrarier.

- Mais non, simplement… je suis étonnée. Et comment ça disparu?

- Madame Marge l’a croisé assez tôt ce matin. Il est passé comme une tornade. Il avait une grosse bosse au front. Elle suppose que c’est sa femme qui l’a frappé. Mais tu sais c’est les ragots ordinaires de Madame Marge.

-  Ne dis pas du mal de cette femme. Elle est pas méchante pour deux sous. Et qu’ a-t-elle dit encore?

- Madame Mendoux a fait un foin du tonnerre qu’il avait disparu. Elle voulait appeler la police, mais Madame Marge est arrivé à la rassurer puisqu’elle l’avait croisé.

-  On n’en sait pas plus?

-  Des bruits courent qu’il serait allé rejoindre une jeunette…

Le visage de la mère venait de prendre une teinte blafarde, ses mains tremblaient.

- Qu’est-ce que tu as Maman? Tu es toute pâle. Allez viens, je ne me suis pas rendu compte que je te fatiguais. Je te ramène à ta chambre.





6 commentaires:

  1. Un vrai roman policier, sans police puisqu'elle a abandonnée l'enquête :-))

    RépondreSupprimer
  2. L'histoire ne pouvait pas se conclure " simplement " ! Le rebondissement final laisse envisager un triple jeu ...
    Merci pour ce suspense.
    Bonne fin de journée.

    RépondreSupprimer
  3. Ah ces séductrices, jusqu'au bout elles se veulent aimées même quand c'est risqué

    bises et bonne journée

    RépondreSupprimer
  4. Suspense quand tu nous tiens...je me suis régalée...j'ai pensé à de l'Agatha Christie ...c'est tellement bien raconté que ...j'étais dans le couloir sombre à chuchoter au sujet de ce mystère ;-) Bien amicalement à toi chère Montagnarde , je t'embrasse

    RépondreSupprimer
  5. Quelle histoire ! Jusqu'au bout, on est accroché! Il s'en passe des choses un petit village!

    RépondreSupprimer
  6. à tous:

    c'était très amusant d'écrire ce récit moqueur.
    En effet, dans les villages, c'est terrible... :)
    Je l'avais dédié à une amie qui avait une tigresse de voisine.

    Bises à tous.

    RépondreSupprimer