Oui, je sais, je saute beaucoup, beaucoup de pages...
c'est juste pour vous émoustiller l'imagination.
Un jour, il sera terminé, pour l'instant il est en chantier.
Chap. 10
Chez
Marc, il y a du monde. Des papiers sur la table, des photocopies, ça discute
ferme. Où Marc m’apprend qu’ils ont suffisamment de billes pour porter plainte
contre la compagnie, et que, nouvelle surprenante, le maire est de leur côté.
Il paraît qu’il a déjà pris des mesures contre elle et qu’il est probable que
la municipalité reprenne le service complet de l’eau. Alors pour quelles
raisons ce procès ? Pour aller jusqu’au bout, pour montrer qu’une
population peut exiger des comptes, que ces gros voleurs doivent désormais se
méfier de ceux qui regardent de très près leurs magouilles. Ça fuse de tous les
côtés, Nathalie semble ravie, comme quoi quand on bouge, il suffit d’un rien
pour retourner une situation, que le pot de terre a de l’avenir devant lui… Je
ne dis rien, je ne suis pas mécontent pour autant, je trouve les choses bien
engagées et le cœur se réchauffe, surtout à les regarder se réjouir. Lydia, la
semi-libanaise qui n’est pas en reste de vitalité combative propose pour la
prochaine étape de l’association de vérifier tout le budget municipal et les
appels d’offres et les combines de copinages. Elle a vécu dans un village du
Jura où toute la population depuis 1971 participe aux décisions. Pourquoi on ne
tenterait pas de faire comme eux, là-bas, elle est prête à emmener des
volontaires pour aller s’inspirer de leur fonctionnement, on sera étonné de
cette démocratie locale que personne ne connaît parce qu’ajoute-elle, il vaut
mieux taire ces expériences. Nathalie affirme les dires de Lydia, elle connaît
cette commune, elle a travaillé un temps tout à côté. Un copain de Marc propose
d’en faire dès septembre le thème du repaire. Je l’avais oublié
celui-là ! Il ajoute que les
vacances ne sont pas propices aux remue-méninges, mais ici, on est la preuve du
contraire et qu’on peut faire prospérer des idées même en été, et des bonnes et
que le déplacement en vaut la chandelle, à condition que les jurassiens dont
elles parlent soient disponibles pour les informer. Lui, n’a que trois semaines
de vadrouille en cette saison.
-
Alors ? Qui veut venir ? demande Lydia. Moi je contacte des amis, et
on se fait une promenade de trois jours dans le Doubs.
Trois
familles sont partantes, Marc et sa violoncelliste, un couple de professeurs
que je n’ai pas le loisir de connaître, et son copain d’enfance avec femme et
enfants. Je vois Nathalie hésiter, me regarder, renoncer, me regarder à
nouveau, tendre sa petite tête brune vers moi, ses yeux qui interrogent, puis finalement
elle décide de partir également. Elle a gardé des contacts, ça lui fera des
vacances, mais elle précise qu’elle n’a que trois jours début août, pas plus.
Il faut fixer une date.
-
Et toi Cyril ? Tu nous accompagnes, demande Marc.
Comme
je ne suis pas prêt à sacrifier ma paisible vie de paillasson, je réponds vite
un non sonore, que les voyages merci bien. Je remarque la déception de Nathalie
mais qui fait semblant de rien. Je sens l’inutilité de leur excitation, leurs
espoirs, leur bout de rêve. Peut-être bien que Cioran a fini par me contaminer,
j’entends de là Jo me dire : « espérer c’est démentir
l’avenir » !
Arrivé
le dernier, je pars le premier. Nathalie me court après, saisit mon bras.
-
Pas si vite ! Tu as une urgence ?
-
Il y a combien d’habitants dans ton patelin du Jura, demandé-je.
Elle
hausse les épaules, sept cents, peut-être huit cents, répond-elle.
-
Et tu crois pouvoir transposer leurs méthodes à six mille personnes, toutes
pétries de bonne volonté ?
-
Et alors ? S’énerve-t-elle, Athènes réunissait bien six mille citoyens sur
l’agora.
C’est
à moi de hausser les épaules, me raconter la démocratie athénienne à l’heure de
la mondialisation, ça me hérisse la raisonneuse.
-
Où vas-tu si vite ?
-
Me rafraîchir chez Jo, je lui demanderai de me raconter Aristote et Platon.
-
Tu me déçois Cyril, je pensais que tu serais plus enthousiaste. C’est bien
quand même pour l’eau ?
Je
me retourne vers son joli visage tout inquiet, j’aimerais lui dire que je crois
en leur combat, que je vais m’y mettre, me remuer les membres et courir les
montagnes annoncer la bonne nouvelle.
Quelque chose en moi craque, une grande tristesse qu’elle aperçoit sans doute
car sa main tendrement prend la mienne. Je lui dis que j’ai tellement cru au
changement que je suis vidé de tout espoir, je n’ai plus rien à donner, que de
la vieillesse, qu’elle ferait bien de trouver quelqu’un à sa hauteur.
J’aperçois une larme qui s’égare le long de son nez et qu’elle essuie d’un
geste brusque de la manche.
-
On dirait que t’as fait la guerre de 14-18 ! Oui, va retrouver Jo ! Votre
pessimisme désespéré vous assèche.
Et
elle s’enfuit. Je la regarde un instant, je regarde ses épaules. Sa fragilité
et sa force, tout entières présentes dans ce dos qui s’éloigne. Soudain, j’ai
honte.
Chez
Jo, grand calme plat. Il lit, comme à son habitude derrière son comptoir, une
main sur le menton, il lève à peine les yeux quand je fais carillonner la
porte. Je m’installe au bar et attend qu’il daigne s’extraire de sa lecture.
Mais il la poursuit, totalement indifférent à ma présence. J’observe la pendule
arrêtée. Jo en avait décidé ainsi, le temps chez lui resterait immobile et les
aiguilles avaient été figées sur le douze, ainsi chacun pouvait voir midi à sa
porte ou chercher midi à quatorze
heures. Je ne dis rien. Tout aussi immobile que lui à lorgner la pendule. J’ai
évité de m’installer face au grand miroir, je n’ai pas envie d’y croiser ma
honte. Sans lâcher son livre Jo finit par me demander quelle catastrophe vient
à nouveau de me tomber dessus. Je lui résume la réunion de tout à l’heure et la
dispute avec Nathalie. Je ne sais pas s’il écoute, il tourne une page, semble
encore accroché à quelques lunes, puis glisse un papier dans son bouquin et me répond tranquillement que se
bouger le cul pour cette espèce gangrénée n’est plus de son ressort.
-
A la limite, je me bougerais pour les bêtes, parce que c’est lutter contre eux.
Je
me gratte la nuque qui soudain me démange. Pour les puces aussi ? Lui
demandé-je attendri.
-
Plus pour les puces que pour le dernier des Gandhi.
-
T’as quelque chose contre Gandhi ?
-
Pas vraiment ! Son mysticisme peut-être ! Faut pas se leurrer sur la
nature humaine, l’altruisme c’est des histoires à te faire tenir tranquille.
Voilà tout !
-
Manque plus qu’Emil Cioran pour m’inviter dans son capharnaüm et il dirait
quoi, là ?
-
« Si on pouvait se voir dans les yeux des autres, on disparaîtrait sur le
champ ».
-
Tu crois pas que ton Emil nous pollue un peu la penseuse ? On finit par
être asséché, pour utiliser le mot de Nathalie.
-
Elle a dit que j’étais asséché ?
J’opine
du chef en ajoutant que je ne valais pas mieux à ses yeux. Mais je remarque
bien que quelque chose vacille en lui. Je lui propose de fermer la boutique
pour ce matin, on a tous les deux du dur à avaler, autant qu’on l’avale
ensemble. Une bande de gosses entrent en braillant et mon Jo braille tout aussi
fort, les met dehors et accroche le panneau « fermé ». Je l’ai
rarement vu dans cet état. Il m’explique
qu’on lui cherche des poux en ce moment, que la police municipale est passée,
que la rumeur d’un trafic de drogue sous son nez risque de lui valoir des
ennuis, qu’il ferait bien de veiller sur les gamins qui viennent se recharger
ici. Il a soudain l’impression de se retrouver dans la cour de récré de notre
école élémentaire où des enfants de salauds voulaient lui faire manger sa
merde. En plus ils insistaient pour qu’il joue les indics, et mon Jo les a
foutu dehors en les traitant de planqués qui n’avaient rien d’autre à faire que
d’ennuyer les braves gens plutôt que de s’occuper de ces voleurs de banquiers,
exilés fiscaux et politicards qui pourrissaient le monde. Apparemment ils n’ont
pas apprécié leur éjection d’un lieu privé, ils reviendraient avec mandat du
juge. Et Lisa qui en est toute chamboulée, qui n’arrête pas de s’inquiéter pour
son job, parce qu’elle pourrait trinquer dans la foulée, on ne la garderait
jamais s’il avait de tels ennuis, on ne confie pas des enfants à des
trafiquants.
-
Je vends ! conclut-il.
-
Quoi ?
-
Je prends ma retraite. Après tout j’ai l’âge, vingt ans dans l’enseignement,
presque vingt dans le commerce, et avant qu’ils promulguent leur loi sur le
rallongement des cotisations, je file.
-
Et Elisabeth ?
-
Elle part avec moi. Elle a atteint l’âge aussi et je te rappelle qu’elle a fait
quatre mômes avant de me connaître.
-
Tu files où ? Dis-je un peu tout enquiquiné de perdre mon Crapo du matin,
du midi et du soir.
-
Dans les îles. Quelque part où personne ne m’emmerde, où je m’occupe à poser
mes orteils en éventail à l’ombre d’un palmier, où je m’occupe vaillamment à ne
rien faire et où je m’occupe à attendre cette putain de mort, la regarder peu à
peu me souiller et en jouir enfin !
-
Merde ! Jo ! Tu me fous le cafard là, t’as pas un remontant ?
Il
passe derrière le bar et revient avec du cognac, un très grand cru, me dit-il,
de sa réserve personnelle. Un verre, et un autre et encore un autre nous
glissent doucement vers une humeur plus joyeuse. On frappe à la porte, Jo
regarde et comme c’est la Princesse Chafouine, il ouvre et referme. Elle
s’installe à notre table, le chien à ses pieds, tranquille et résigné. Elle
nous conte ses derniers déboires avec sa maladie du foie, puis on papote sur le
voisinage, le sien tout particulièrement dans la HLM branlante des années
soixante où elle entend pisser le prostatique du sixième étage toutes les heures
de la nuit. Et de fil en aiguille, on refait le monde, et les hommes par la
même occasion. Nos mains deviennent un
peu molles, et mes yeux commencent à trouver qu’il fait beau dans le café
sombre de Jo, et que même Elisabeth, qui est en vacances chez ses filles en
Bretagne ou à Paris me manque. Quand je l’évoque Jo a un moment de colère, prêt
à me prendre au col parce qu’il en a sa claque de mon ironie sur sa compagne,
que je me l’imprime bien dans la tête. Je me résigne cent pour cent, et la
princesse Chafouine se marre, elle qui n’a pas eu de chance avec ses compagnons
divers, tous des brutes, tu crois ça, toi, me demande-t-elle, elle n’a jamais
compris pourquoi ils finissaient tous par la frapper. Trop gentille, que je
réponds. Trop soumise. Jo me tance, rouspète que je fais de la psychologie de
bistrot, on choisit rien, ça nous tombe dessus. La princesse approuve et dit
qu’il faut qu’elle prépare le repas pour son chien, et que lui au moins, elle
est sûre de son amour inconditionnel. Avec Jo, on se dit qu’on mangerait bien
aussi. Et je l’emmène jusque chez moi, je sens qu’on tangue tous les deux à se
cogner les épaules en marchant, et on rigole, on évoque encore ce bon vieux
temps où on s’en mettait de graves les samedis d’ennui.
Nathalie
est là, devant l’écran de son ordinateur, elle lève à peine le nez quand on
rentre moitié contrits, moitié contents. Elle dit sèchement qu’elle a préparé
quelque chose, qu’on se serve si on a faim, elle a déjeuné et doit partir
bientôt. Je la regarde taper sur son clavier, et j’ai soudain comme un chagrin
d’enfant, je me mets à genoux près d’elle et enserre sa taille. Elle sursaute
et se tourne vers moi, j’ai le nez contre son ventre chaud et des sanglots venus
de nulle part. Jo, derrière moi, me tapote le dos et récite des « ça va
aller mon gars » pendant que Nathalie tente de se lever pour détacher la
glue que je suis devenue. Je lui promets que je vais aller là-bas dans son
jurassique parc, rencontrer tous les dinosaures de la Grèce antique et que je
veux rester à ses côtés, lutter avec elle, me gonfler de son espoir, la suivre
et la sauver et sauver la planète toute entière. Jo se gratte la gorge, et
confirme que lui aussi, il veut bien sauver la planète, il suffit d’exterminer
l’espèce humaine et tout ira bien. Nathalie ne peut s’empêcher de rire, elle
finit par se lever et me lever, essuie mes larmes, nous installe à table devant
un plat fumant et s’en va piquer les fesses de ses patients. On finit tous les
deux sur mon lit à ronfler le reste de l’après-midi.
Je suis ravie.. même s'il manque des pages, j'aime.
RépondreSupprimerChaque personnage a son langage, ses expressions... j'ai adoré "ça me hérisse la raisonneuse".
C'est vrai que c'est tellement parlant !
exterminer l'espèce humaine, c'est bien radical, mais sans doute aussi efficace que de couper un membre gangréné.
... mais ton chirurgien te dirait qu'on n'est plus obligé d'amputer. :)
Bisous doux ma POlly. Passe une belle journée.
Les chirurgiens sont parfois obligés d'amputer... si, si, si... malheureusement!
Supprimermais c'est le personnage et son pessimisme désespéré qui dit ça, hein! c'est pas moi :)
moi, j'ampute du texte, ben oui... les doutes... toujours.
Bisous plein ma Quichott'
Je ris... tu sais, J'aurais aimé que tu me dises s'il y a dans Papilio des chapitres que j'aurais eu intérêt à ôter...
SupprimerOui, on coupe toujours, du textes, des phrases, des mots, des paragraphes ou des chapitres entiers parfois.
Mais le résultat en vaut souvent la peine.
Je t'embrasse fort.
Le doute est toujours là.
Juste un coucou... Ton exemplaire de Papilio a été posté ce matin... :)
RépondreSupprimerAvec nos remerciements, à Davy et à moi.
Tu devrais le recevoir bientôt.
Bisous et douce journée.
YEEEEEESSSSSSSS! super contente!
Supprimercet épisode me fait sourire car je le lis juste après une conversation houleuse entre ma fille Cécile qui navigue entre Lyon et Turin (et qui s'est fait bloquer par la police sur l'autoroute) et son père hier soir. Elle aussi est pour la démocratie liquide mais quand je vois les divergences d'opinions au sein du conseil municipal de notre commune pour donner l'autorisation à la construction d'une nouvelle bergerie polluante, ce petit village du Jura me laisse rêveuse!. Le maire communiste (bonjour monsieur Mermet et ses leçons de morale qui m'agacent parfois profondément parce qu'il ne suffit pas d'aller remuer la merde chez les autres pour que ça sente mauvais, parfois il faut aussi y mettre les mains!) vient de passer outre la décision du conseil municipal qui était contre (mon mari était pour un référendum ce qui était quand même plus démocratique car les habitants n'en peuvent plus l'été d'être assaillis par des milliers de mouches générées par les 6 bergeries déjà existantes). Elle pense naïvement que cette nouvelle bergerie va maintenir et augmenter l'emploi sur la commune (ça c'est ce que dit le proprio!) alors que ça fera juste du profit pour les actionnaires!
RépondreSupprimerCe que tu soulèves là est un vaste débat et je me rangerais bien volontiers du côté des pessimistes! je suis tellement déçue, même par des gens que j'admirais, que j'aimais bien et qui finalement ne sont que de vulgaires marchands, usant de violence physique , médiatique, affective, de bourrage de crane pour se mettre en avant et vendre leur marchandise coûte que coûte! Moi je suis de plus en plus comme Jo et Cyril ou comme ton Cioran que je connais si peu (ça aussi ça m'amuse un café dans lequel on parle philosophie!), creuser mon trou et vivre tranquille loin, bien loin de houle vociférante des hommes!
je t'embrasse et j'attends la suite
Pour l'instant la suite est en jachère!
SupprimerJe vacille toujours entre les deux tendances: pessimisme désespéré,orteils en éventails et révolte!
Le village du Jura existe: http://matricien.org/politique/anarchisme/vandoncourt/
Et il en existe un dans le Rhône aussi, à Grignan.
je crois qu'on peut se bouger au niveau local, mais comme toi je ne me sens pas de soulever les montagnes d'indifférence de la plupart des habitants.
Quant à Mermet, je comprends ton agacement, mais c'est une des rares émissions qui abordent des sujets jamais traités ailleurs. Je n'écoute pas tous les jours, j'ai quand même d'autres sources d'informations.
Cioran est vraiment peu fréquentable :)
J'ai un de ses bouquins bourrés d'aphorismes plus désespérés les uns que les autres, son ironie m'amuse parfois, mais il abuse aussi, paix à son âme!
on est souvent déçu, le pouvoir de toute façon pervertit, et comme l'écrivait Alain, à partir du moment où on est dans le système on est sujet à la compromission; pas toujours, évidemment, il y a des engagés méritants, et ton mari avait raison pour le referendum, sauf que le maire a décidé pour tous, c'est un abus de pouvoir. Pas facile, même en étant le plus honnête possible on se trouve confronter à des magouilles plus grosses que soi. Même au niveau associatif! J'ai participé, j'ai été dans une petite association pour la garderie et cantine du village! Pff! J'ai dû mener une enquête fort désagréable car la présidente faisait déjeuner ses filles gratis...
Alors? Regarder mes voisines les vaches (j'ai de la chance mon voisin fait du bio, mais ça m'attriste toujours quand il en emmène une à l'abattoir), promener mes filles, deux nouvelles adoptées d'un refuge du coin, grattouiller mon Bibi (the cat) et surtout espérer vite vendre et trouver un petit abri avec jardin pour nous tous.
Mais quand même... je voudrais bien autre chose pour les futures générations.
Merci de ta lecture Aza. Prends tout le bon temps nécessaire.
Bisous bisous plein.